Ils arrivèrent devant la chambre des machines et ouvrirent la porte sans brusquerie. La gueule rouge de la fournaise était toute large ouverte et Bruun y jetait à grandes pelletées du menu charbon mouillé. Son visage en sueur se cuivrait aux reflets de la flamme et les poils frisottants de sa barbe noire semblaient du fil métallique incandescent. Il se rangea très vite lorsqu'il vit entrer Mme de Beule avec son fils et salua, poliment, à la façon habituelle, comme si rien d'extraordinaire n'était arrivé:
—Bonjour, madame. Bonjour, Monsieur Triphon.
—Bonjour, Bruun, répondirent-ils tous deux.
Un bref silence. Bruun s'était remis à activer ses feux, mais Mme de Beule, sentant bien que l'on ne pouvait en rester là et qu'il fallait dire quelque chose, rassembla tout son courage.
—Alors, Bruun, commença-t-elle, qu'est-ce qui vous a donc pris à tous de nous laisser en plan comme ça?
Bruun toussa. Il cherchait à répondre, semblait-il, mais les paroles ne venaient pas. Il toussa encore et regarda dans son feu avec une attention extrême, comme si la réponse, vraiment, devait sortir de là.
—Il ne faudrait pas que ça se répète, poursuivit Mme de Beule avec calme. Cette fois-ci monsieur ferme les yeux, mais à la prochaine occasion, il n'en serait plus de même, soyez sûr.
Bruun cessa d'activer son foyer et regarda un instant Mme de Beule bien en face. Décidément, il voulait dire quelque chose et commençait déjà à émettre des sons. Mais ça ne sortait encore pas. Il semblait ne pas pouvoir trouver les mots pour exprimer ses sentiments. Du reste, Mme de Beule n'insista point. Elle lui avait dit ce qu'elle voulait lui dire et, accompagnée de M. Triphon, passa dans la «fosse aux huiliers» où les pilons menaient leur danse infernale.
Il y avait deux places vides aux établis. M. Triphon le remarqua du premier coup d'oeil: celle de Pierken et celle de Fikandouss. Il s'empressa de le glisser à l'oreille de sa mère, avant qu'elle et lui passent lentement devant la rangée des ouvriers, en répondant d'un mouvement de tête à leur salut silencieux. Tous les autres étaient à leur poste. Berzeel y était, parfaitement de sang-froid, sérieux et même grave, comme s'il sentait peser sur lui une responsabilité inhabituelle. Leo y était, Free y était, Poeteken y était, et Ollewaert aussi, tous à l'envi posés et graves, absorbés dans leur travail, comme s'il n'existait nul autre intérêt au monde. Pee était déjà tout blanc, tel un bonhomme de neige, à côté de ses moulins rageurs, et Miel, cette espèce de veau, avec l'autre «cabri» se démenait autour des énormes meules verticales. Miel resta une minute bouche bée lorsqu'il vit paraître Mme de Beule avec M. Triphon et ses épais sourcils rejoignirent presque ses cheveux, faisant disparaître le doigt de front qu'il possédait. Visiblement, il n'avait rien compris à tout ce qui s'était passé et attendait encore la solution de l'énigme.
Les hommes semblaient de plus en plus absorbés dans leur travail et les pilons tapaient avec une telle furie que Mme de Beule et son fils se sentaient dans l'impossibilité matérielle d'entamer le moindre colloque. D'ailleurs, il n'y avait rien d'autre à dire que ce qu'ils venaient de signifier à Bruun, qui, certes, ne manquerait pas de leur en faire part; mais ils auraient bien voulu savoir pourquoi Pierken et Fikandouss n'étaient pas revenus et ce qu'ils avaient l'intention de faire. M. Triphon, profitant d'une brève accalmie dans l'ouragan des pilons, s'approcha de Berzeel et lui demanda: