Et, d'un mouvement brusque, ils quittèrent l'estaminet.
Cependant, il y avait foule. On se demandait d'où tout ce monde était si brusquement sorti; il couvrait tout l'espace libre devant La Belle Promenade. A part la douzaine de citadins qui accompagnaient le chef, c'étaient des gens de l'endroit et des hameaux avoisinants. Tous, ou presque tous, appartenaient à la classe populaire: artisans de village et ouvriers agricoles, avec par ci par là un petit métayer. A première vue il eût été difficile de dire si cette foule était hostile ou favorablement disposée. On y remarquait quelques figures déplaisantes: ces mêmes mouchards qu'on avait surpris, le dimanche précédent, à écouter les conversations dans les estaminets. Au premier rang, Pierken, avec Leo et Fikandouss-Fikandouss. Quelques femmes du peuple, tenant leurs enfants par la main ou sur les bras, restaient à distance, contre les maisons d'en face.
—Camarades!… prononça tout à coup le chef, d'une voix claire et forte. Mais aussitôt il s'interrompit, parce qu'un de ses amis lui apportait une chaise trouvée on ne sait où; en souriant il l'enjamba et, dressé de toute sa hauteur au-dessus de la foule, il reprit:
—Camarades, comme l'annonçait notre convocation de dimanche dernier, nous avions l'intention de tenir notre réunion là, dans cet établissement; mais le patron a eu la frousse. Sans doute il aura reçu la visite du curé ou du baron, qui lui aura interdit de nous prêter sa salle. Il nous a mis dehors. Mais qu'à cela ne tienne; nous allons faire notre réunion ici même, en plein air, sous ces tilleuls et le beau ciel bleu. On y respire. Ça vaut mieux que l'atmosphère empestée d'une salle de caboulot. Et puis, c'est gratis.
Une vague de bonne humeur s'éleva parmi la foule bourdonnante et la fit osciller comme la houle sous un coup de vent. On entendit des murmures réprobateurs, sans qu'il fût possible de distinguer si le blâme visait l'acte du mastroquet ou les paroles de l'orateur. Sur bien des visages se lisait une attention religieuse et presque émue. Le tour jovial du tribun semblait plaire à beaucoup; tandis que d'autres gardaient une mine hésitante ou renfrognée, dans l'attente inquiète de ce qui allait suivre. Un bref échange de mots violents et haineux éclata dans un groupe, mais fut aussitôt couvert par des chut péremptoires.
—Camarades, continua l'orateur, soudain grave, nous sommes venus vers vous pour vous parler de votre sort en ce monde, vous le dépeindre sous un jour crû, sans mentir, tel qu'il est et tel qu'il devrait être. Que vois-je ici autour de moi? De pauvres gens, des ouvriers qui, du matin au soir, d'un bout de l'année à l'autre, doivent trimer comme des esclaves, afin de gagner une misérable croûte pour eux-mêmes et leur malheureuse famille! Vous n'avez que des devoirs sur la terre; vous ne possédez aucun droit. Ce n'est pas pour vous que vous travaillez, peinez et produisez; c'est pour vos exploiteurs, ceux qui vivent sans rien faire et s'engraissent de votre dur labeur….
Le tribun s'animait, sa figure contractée devenait pâle et ses yeux luisaient d'un dur éclat derrière les verres de son pince-nez. Sa voix cassante scandait, martelait les mots et le mouvement de son bras droit, au poing fermé brandi vers le ciel, soulevait de côté sa jaquette et son gilet, en découvrant sa chemise, comme un liseré blanc, à la ceinture de son pantalon sans bretelles.
L'auditoire, tout yeux, tout oreilles, retenait son souffle. Visiblement, il les tenait déjà sous l'empire de son éloquence routinière. En voilà un qui osait dire les choses; jamais ils n'avaient entendu rien de pareil dans leur village! Par-ci par-là s'élevait bien, de temps en temps, une vague rumeur de protestation, mais tout de suite on imposait silence. Et d'ailleurs le tribun était entouré de ses camarades, qui veillaient sur lui comme une garde du corps indéfectible; dans leurs visages pâles, les yeux ardents scrutaient la foule comme pour y suivre l'effet de ses paroles et, à la moindre menace, parer au danger.
Cette foule s'était encore accrue. A chaque instant de nouveaux visages s'y montraient, attirés par cette réunion en plein air, où tout le monde pouvait bien s'arrêter quelques minutes vraiment, sans se voir accusé plus tard d'y avoir participé délibérément. Cette affluence inespérée fouettait le tribun; il s'échauffait au son de ses propres paroles, il redoublait d'éloquence et de violence, lorsque soudain un incident surgit qui l'arrêta tout net au beau milieu de son discours.
Un individu fendait la cohue, en traînant la quille, et titubant, le visage tuméfié, braillant d'une bouche pâteuse des choses incohérentes. Bâton levé sur les spectateurs, il se frayait brutalement un passage; et il répétait, avec un entêtement d'ivrogne, qu'il voulait aller à La Belle Promenade boire une goutte et que personne au monde n'avait le droit de l'en empêcher. C'était Berzeel; et, quand on l'eut reconnu, un éclat de rire formidable secoua la foule. C'était Berzeel qui, au lieu de se saouler comme d'habitude dans son patelin, venait par hasard de descendre au village où il travaillait pendant la semaine et, par sa seule apparition, mettait tout en émoi. Agacé, ayant peine à maîtriser sa colère, le tribun se pencha sur sa chaise pour lui demander: