—Eh bien! insista le tribun, qui sentait la majorité pour lui.

—Non, répondit enfin le garde. Mais ça ne fait rien; Monsieur le baron l'a tout de même dit.

—Eh bien, conclut en souriant l'orateur, allez donc demander à monsieur le baron qu'il écrive sur un bout de papier ce qu'il vous a dit et apportez-moi ça. En attendant, nous continuerons….

Furieux et menaçant, le garde-champêtre s'empressa de déguerpir et dans la foule des applaudissements éclatèrent, mêlés à des huées. Pierken, Leo et Feelken battaient des mains furieusement. Berzeel, la canne brandie, réclama de nouveau une goutte, vociférant au milieu du vacarme. Les mouchards louchaient, devenus verdâtres.

—Fikandouss-Fikandouss-Fikandouss! hurla Feelken débordant de joie.

Mais l'orateur, comme illuminé par son triomphe, réclama de nouveau le silence; et, dans l'attention frémissante de tout l'auditoire, il continua:

—Mes amis, nous ne sommes pas gens à nous effaroucher pour si peu. Nous en voyons de toutes les couleurs à nos meetings. L'incident est clos. En attendant que le garde-champêtre revienne avec l'ordre du bourgmestre, je vais vous parler de vos droits méconnus depuis des siècles et, en premier lieu, du plus élémentaire de tous ces droits: celui du suffrage universel!

Tout de suite, il enfourcha son dada; et, sans plus s'occuper de Berzeel et de l'alcoolisme, avec de grands efforts d'éloquence, il entreprit de faire entrer ses idées dans les cerveaux bouchés de son primitif auditoire. Ils ne comprenaient qu'à moitié; ils ne saisissaient pas clairement l'importance capitale du mirage qu'il évoquait devant eux. Il s'en aperçut à la contraction pénible des visages et il s'empressa bien vite de quitter le terrain des spéculations abstraites pour poser devant eux des exemples concrets. Là, ils réagirent immédiatement. Ils avaient conscience de leur force, d'être la masse, et de ce qu'ils pourraient réaliser le jour où cette puissance, organisée et coordonnée, serait capable de traduire en faits accomplis ce qui n'était encore qu'une conscience obscure de leurs droits. Un roi, ça ne faisait qu'un homme; des ministres, ce n'étaient que quelques-uns. Comme force réelle et intégrale, ils se réduisaient à néant en regard des masses profondes du peuple. Et, néanmoins, c'était leur volonté seule, la volonté de ces quelques-uns, qui prédominait et dictait les lois. Ici, dans ce village, il n'y avait qu'un bourgmestre et qu'un curé; et c'était pourtant ce seul curé, qui avait défendu au patron de La Belle Promenade de céder sa salle pour la réunion; c'était ce seul bourgmestre qui, tout à l'heure, enverrait son garde-champêtre avec un petit papier, pour interdire ce meeting même en plein air,—cet air qui était à tous et à personne,—alors que des centaines de gens ne demandaient pas mieux que de continuer à entendre l'orateur! Était-ce bien, cela? Était-ce juste? Est-ce qu'une mesure aussi arbitraire pouvait contenter n'importe quel homme conscient de sa liberté, de sa dignité et de son droit?

Un sourd murmure de mécontentement gronda, et dans un groupe il y eut une altercation brusque entre quelques ouvriers et des mouchards. Avec violence on s'empoigna; et soudain des gifles claquèrent, ponctuées de coups de pieds assourdis, tandis que s'élevait une clameur sauvage. Berzeel s'était redressé et faisait tournoyer son bâton; l'orateur dut interrompre son discours et sa garde du corps se serra autour de lui. Au même instant apparut au coin d'une maison un trio imposant: M. le baron-bourgmestre, accompagné de M. le curé et flanqué du garde-champêtre, qui agitait d'un air provocant un bout de papier.

—Cessez! Cessez! cria-t-il de loin.