—Bonsoir, papa, dit M. Triphon d'une voix mate.
—H'm, grogna M. de Beule avec une répugnance marquée.
—Bonsoir, maman.
—Bonsoir, Triphon.
Et il quitta la salle. C'était ainsi chaque soir, depuis l'histoire avec Sidonie: de la part de son père, à peine un grognement en guise de bonjour ou bonsoir et, pendant le reste du jour, pas un mot ni un regard. De la part de sa mère, qui souffrait de cette hostilité sourde, tenace, vindicative, toute la bonté, toute l'amabilité qu'elle osait lui témoigner sans trop offusquer son mari, avec l'espoir lointain et vague que, peut-être, quelque jour, la réconciliation viendrait.
M. Triphon se sentait tout à fait déprimé, accablé. Il pressentait l'orage qui allait infailliblement s'amonceler sur sa tête. Il ne doutait pas qu'une explosion nouvelle ne fût imminente. Et alors? Et ensuite? Renvoyé de la maison, sans moyens d'existence, à vau les chemins? Il ne savait. Tout était possible et il craignait le pis. Tout était sombre, triste, incertain. L'avenir devant lui se dressait sous l'apparence d'un mur noir. Découragé, il se déshabilla et se mit au lit. Il entendit son père et sa mère monter pesamment l'escalier. M. de Beule parlait d'une voix chagrine de la besogne du lendemain; et elle lui répondait en quelques mots vagues, sans signification. Peu après, il entendit monter Sefietje et Eleken. Sefietje toussait nerveusement, ce qui, chez elle, de même que les pommettes rouges, était toujours un signe d'agitation intérieure; et les jupes de la femme de chambre avaient un bruissement de fuite précipitée. La chambre où elles couchaient l'une et l'autre se trouvait au-dessus de celle de M. Triphon; pendant très longtemps, il perçut une rumeur assourdie de conversation ininterrompue. Sans aucun doute, se dit M. Triphon, elles savent … tout au moins ont vent de quelque chose….
Enfin il s'endormit, mais d'un sommeil inquiet, peuplé de cauchemars angoissants. En rêve il revoyait Sidonie dans son lit et elle était si pâle et si douce et si triste, avec ses beaux cheveux noirs épars autour d'elle sur la blancheur de l'oreiller. N'eût-on pas dit une morte … une belle et bonne et tendre morte … morte pour lui et par sa faute! Oh! le désespoir et le remords martyrisaient son coeur si vivement! Il était un assassin, un misérable! Lui seul l'avait tuée!… Et pourtant non, elle n'était point morte: elle souriait avec tendresse et tendait vers lui, avec une sorte de ferveur enthousiasmée, un tout petit être qu'elle lui disait de caresser et d'embrasser. Et cet attouchement, qui lui inspirait d'abord une invincible répugnance, était de nouveau d'une telle douceur veloutée, que dans son rêve il murmurait des paroles d'amour et qu'il étendait passionnément les bras, pour toucher et sentir encore. Cela dura ainsi quelques secondes de pure félicité. Puis, brusquement, il se voyait en présence de ses parents. Son père était pourpre de colère et l'insultait et le menaçait. Sa mère pleurait…. D'un geste comminatoire et sans pardon, M. de Beule lui montrait la porte; et, du coup, il se trouvait quelque part en plein champ, dans le noir, à peine vêtu et la faim au ventre, sans un sou dans sa poche. Et, comme il ne savait que faire ni où aller, il entendait soudain un rire méprisant et moqueur; il se trouvait dans la «fosse aux huiliers», au milieu du vacarme rebondissant des pilons. Tous les ouvriers étaient à leur place habituelle. Berzeel avait un oeil poché, dans un visage tuméfié; Pierken lisait avec une concentration farouche sa petite feuille socialiste; la joue d'Ollewaert se bossuait d'une énorme chique; Feelken jetait son «Fikandouss»; Leo poussait son terrible «Oooo … uuuu … iiii….; Bruun épiait par une porte entr'ouverte; Free s'approchait de Miel avec un sourire narquois et lui lançait en pleine figure un «espèce de veau!» auquel Miel répondait d'un air idiot que c'était lui Free, le veau.
De nouveau la scène changeait comme par enchantement, et à toute vitesse il courait vers la chaumière du père Neirynck et y entrait en coup de vent. Toute la famille était rassemblée autour de lui, attendant avec angoisse ses paroles; et il leur criait ce qu'il avait à leur dire, avec dureté et colère; cela ne pouvait durer ainsi, tout était fini, jamais plus il ne remettrait les pieds chez eux. Ils pâlissaient, leurs yeux s'écarquillaient d'horreur; Sidonie serrait en pleurant son enfant contre son coeur; Lisatje et Marie se lamentaient; la mère ouvrait la bouche comme pour crier et n'articulait aucun son; le père et Maurice s'affaissaient sur leurs chaises et le bon sourire du petit teilleur, qui était là aussi, se changeait en un rictus de souffrance et de déception. Il parlait ainsi et, ayant fini, il s'en allait sans un mot de regret ni un regard de consolation, les laissant tous dans une consternation profonde. Mais à peine se retrouvait-il seul dans la nuit, qu'il criait tout haut son remords et sa douleur; et il rentrait chez eux, il éclatait en sanglots, il embrassait Sidonie et les tendres joues du petit être, il suppliait qu'elle lui pardonnât et jurait que jamais il ne la quitterait, jamais, tant qu'il aurait un souffle de vie et quoiqu'il arrivât.
Avec un cri perçant il s'éveilla. Il ouvrit les yeux et vit avec terreur une forme blanche, spectrale, à côté de son lit.
—Maman! Est-ce vous? s'écria-t-il.