—Non, dis-je, si vous voulez m'aider, prenez l'enfant par la main, aidez-moi à le conduire seulement jusqu'au haut de la rue; j'irai avec vous et je vous payerai pour la peine.

Elle ne put mais que d'aller, après ce que j'avais dit, mais la créature, en somme, était du même métier que moi, et ne voulait rien que le paquet; pourtant elle vint avec moi jusqu'à la porte, car elle ne put faire autrement. Quand nous fûmes arrivés là, je lui dis à l'oreille:

—Va, mon enfant, lui dis-je, je connais ton métier, tu peux rencontrer assez d'autres affaires.

Elle me comprit, et s'en alla; je tambourinai à la porte avec les enfants, et comme les gens de la maison s'étaient levés déjà au tumulte de l'incendie, on me fit bientôt entrer, et je dis:

—Madame est-elle éveillée? Prévenez-la je vous prie, que Mme*** sollicite d'elle la faveur de prendre chez elle ces deux enfants; pauvre dame, elle va être perdue; leur maison est toute en flammes.

Ils firent entrer les enfants de façon fort civile, s'apitoyèrent sur la famille dans la détresse, et me voilà partie avec mon paquet. Une des servantes me demanda si je ne devais pas laisser le paquet aussi. Je dis:

—Non, mon doux cœur, c'est pour un autre endroit; cela n'est point à eux.

J'étais à bonne distance de la presse, maintenant; si bien que je continuai et que j'apportai le paquet d'argenterie, qui était très considérable, droit à la maison, chez ma vieille gouvernante; elle me dit qu'elle ne voulait pas l'ouvrir, mais me pria de m'en retourner et d'aller en chercher d'autre.

Elle me fit jouer le même jeu chez la dame de la maison qui touchait celle qui était en feu, et je fis tous mes efforts pour arriver jusque-là; mais à cette heure l'alarme du feu était si grande, tant de pompes à incendie en mouvement et la presse du peuple si forte dans la rue, que je ne pus m'approcher de la maison quoi que je fisse, si bien que je revins chez ma gouvernante, et montant le paquet dans ma chambre, je commençai à l'examiner. C'est avec horreur que je dis quel trésor j'y trouvai; il suffira de rapporter qu'outre la plus grande partie de la vaisselle plate de la famille, qui était considérable, je trouvai une chaîne d'or, façonnée à l'ancienne mode, dont le fermoir était brisé, de sorte que je suppose qu'on ne s'en était pas servi depuis des années; mais l'or n'en était pas plus mauvais: aussi un petit coffret de bagues de deuil, l'anneau de mariage de la dame, et quelques morceaux brisés de vieux fermoirs d'or, une montre en or, et une bourse contenant environ la somme de 24£ en vieilles pièces de monnaie d'or, et diverses autres choses de valeur.

Ce fut là le plus grand et le pire butin où je fus jamais mêlée; car en vérité bien que, ainsi que je l'ai dit plus haut, je fusse endurcie maintenant au-delà de tout pour voir de réflexion en d'autres cas, cependant je me sentis véritablement touchée jusqu'à l'âme même, quand je jetai les yeux sur ce trésor: de penser à la pauvre dame inconsolée qui avait perdu tant d'autres choses, et qui se disait qu'au moins elle était certaine d'avoir sauvé sa vaisselle plate et ses bijoux; combien elle serait surprise quand elle trouverait qu'elle avait été dupée et que la personne qui avait emporté ses enfants et ses valeurs était venue, comme elle l'avait prétendu, de chez la dame dans la rue voisine, mais qu'on lui avait amené les enfants sans qu'elle en sût rien.