Je dis que je confesse que l'inhumanité de cette action m'émut infiniment et me fit adoucir à l'excès, et que des larmes me montèrent aux yeux à son sujet; mais malgré que j'eusse le sentiment qu'elle était cruelle et inhumaine, jamais je ne pus trouver dans mon cœur de faire la moindre restitution. Cette réflexion s'usa et j'oubliai promptement les circonstances qui l'accompagnaient.
Ce ne fut pas tout; car bien que par ce coup je fusse devenue infiniment plus riche qu'avant, pourtant la résolution que j'avais prise auparavant de quitter cet horrible métier quand j'aurais gagné un peu plus, ne persista point; et l'avarice eut tant de succès, que je n'entretins plus l'espérance d'arriver à un durable changement de vie; quoique sans cette perspective je ne pusse attendre ni sûreté ni tranquillité en la possession de ce que j'avais gagné; encore un peu,—voilà quel était le refrain toujours.
À la fin, cédant aux importunités de mon crime, je rejetai tout remords, et toutes les réflexions que je fis sur ce chef ne tournèrent qu'à ceci: c'est que peut-être je pourrais trouver un butin au prochain coup qui compléterait le tout; mais quoique certainement j'eusse obtenu ce butin-là, cependant chaque coup m'en faisait espérer un autre, et m'encourageait si fort à continuer dans le métier, que je n'avais point de goût à le laisser là.
Dans cette condition, endurcie par le succès, et résolue à continuer, je tombai dans le piège où j'étais destinée à rencontrer ma dernière récompense pour ce genre de vie. Mais ceci même n'arriva point encore, car je rencontrai auparavant diverses autres aventures où j'eus du succès.
Ma gouvernante fut pendant un temps réellement soucieuse de l'infortune de ma camarade qui avait été pendue, car elle en savait assez sur ma gouvernante pour l'envoyer sur le même chemin, ce qui la rendait bien inquiète; en vérité elle était dans une très grande frayeur.
Il est vrai que quand elle eut disparu sans dire ce qu'elle savait, ma gouvernante fut tranquille sur ce point, et peut-être heureuse qu'elle eût été pendue; car il était en son pouvoir d'avoir obtenu un pardon aux dépens de ses amis; mais la perte qu'elle fit d'elle, et le sentiment de la tendresse qu'elle avait montrée en ne faisant pas marché de ce qu'elle savait, émut ma gouvernante à la pleurer bien sincèrement. Je la consolai du mieux que je pus, et elle, en retour, m'endurcit à mériter plus complètement le même sort.
Quoi qu'il en soit, ainsi que j'ai dit, j'en devins d'autant plus prudente et en particulier je mettais beaucoup de retenue à voler en boutique, spécialement parmi les merciers et les drapiers; c'est là une espèce de gaillards qui ont toujours les yeux bien ouverts. Je fis une ou deux tentatives parmi les marchands de dentelles et de modes, et en particulier dans une boutique où deux jeunes femmes étaient nouvellement établies sans avoir été élevées dans le métier; là j'emportai une pièce de dentelle au fuseau qui valait six on sept livres, et un papier de fil; mais ce ne fut qu'une fois; c'était un tour qui ne pouvait pas resservir.
Nous regardions toujours l'affaire comme un coup sûr, chaque fois que nous entendions parler d'une boutique nouvelle, surtout là où les gens étaient tels qui n'avaient point été élevés à tenir boutique; tels peuvent être assurés qu'ils recevront pendant leurs débuts deux ou trois visites; et il leur faudrait être bien subtils, en vérité, pour y échapper.
J'eus une ou deux aventures après celle-ci, mais qui ne furent que bagatelles. Rien de considérable ne s'offrant pendant longtemps, je commençai de penser qu'il fallait sérieusement renoncer au métier; mais ma gouvernante qui n'avait pas envie de me perdre, et espérait de moi de grandes choses, m'introduisit un jour dans la société d'une jeune femme et d'un homme qui passait pour son mari; quoiqu'il parut ensuite que ce n'était pas sa femme, mais qu'ils étaient complices tous deux dans le métier qu'ils faisaient, et en autre chose non moins. En somme ils volaient ensemble, couchaient ensemble, furent pris ensemble et finalement pendus ensemble.
J'entrai dans une espèce de ligue avec ces deux par l'aide de ma gouvernante et ils me firent prendre part à trois ou quatre aventures, où je leur vis plutôt commettre quelques vols grossiers et malhabiles, en quoi rien ne put leur donner le succès qu'un grand fonds de hardiesse sur leur part et d'épaisse négligence sur celle des personnes volées; de sorte que je résolus dorénavant d'apporter infiniment de prudence à m'aventurer avec eux; et vraiment deux ou trois projets malheureux ayant été proposés par eux, je déclinai l'offre, et leur persuadai d'y renoncer. Une fois ils avaient particulièrement proposé de voler à un horloger trois montres d'or qu'ils avaient guettées pendant la journée pour trouver le lieu où il les serrait; l'un d'eux avait tant de clefs de toutes les sortes qu'il ne faisait point de doute d'ouvrir le lieu où l'horloger les avait serrées; et ainsi nous fîmes une espèce d'arrangement; mais quand je vins à examiner étroitement la chose, je trouvai qu'ils se proposaient de forcer la maison, en quoi je ne voulus point m'embarquer, si bien qu'ils y allèrent sans moi. Et ils pénétrèrent dans la maison par force et firent sauter les serrures à l'endroit où étaient les montres, mais ne trouvèrent qu'une des montres d'or, et une d'argent, qu'ils prirent, et ressortirent de la maison, le tout très nettement; mais la famille ayant été alarmée se mit à crier: Au voleur! et l'homme fut poursuivi et pris; la jeune femme s'était enfuie aussi, mais malheureusement se fit arrêter au bout d'une certaine distance, et les montres furent trouvées sur elle; et ainsi j'échappai une seconde fois, car ils furent convaincus et pendus tous deux, étant délinquants anciens, quoique très jeunes; et comme j'ai dit avant, ainsi qu'ils avaient volé ensemble, ainsi maintenant furent-ils pendus ensemble, et là prit fin ma nouvelle association.