Je commençai maintenant d'être très circonspecte, ayant échappé de si près à me faire échauder, et avec un pareil exemple devant les yeux; mais j'avais une nouvelle tentatrice qui m'aiguillonnait tous les jours, je veux dire ma gouvernante, et maintenant se présenta une affaire où, ainsi qu'elle avait été préparée par son gouvernement, ainsi elle espérait une bonne part du butin. Il y avait une bonne quantité de dentelles de Flandres qui était logée dans une maison privée où elle en avait ouï parler; et la dentelle de Flandres étant prohibée, c'était de bonne prise pour tout commis de la douane qui la pourrait découvrir; j'avais là-dessus un plein rapport de ma gouvernante, autant sur la quantité que sur le lieu même de la cachette. J'allai donc trouver un commis de la douane et lui dis que j'avais à lui faire une révélation, à condition qu'il m'assurât que j'aurais ma juste part de la récompense. C'était là une offre si équitable que rien ne pouvait être plus honnête; il s'y accorda donc, et emmenant un commissaire, et moi avec lui, nous occupâmes la maison. Comme je lui avais dit que je saurais aller tout droit à la cachette, il m'en abandonna le soin; et le trou étant très noir, je m'y glissai avec beaucoup de peine, une chandelle à la main, et ainsi lui passai les pièces de dentelles, prenant garde, à mesure que je les lui donnais, d'en dissimuler sur ma personne autant que j'en pus commodément emporter. Il y avait en tout environ la valeur de 300£ de dentelles; et j'en cachai moi-même environ la valeur de 50£. Ces dentelles n'appartenaient point aux gens de la maison, mais à un marchand qui les avait placées en dépôt chez eux; de sorte qu'ils ne furent pas si surpris que j'imaginais qu'ils le seraient.
Je laissai le commis ravi de sa prise et pleinement satisfait de ce que je lui avais remis, et m'accordai à venir le trouver dans une maison qu'il dirigeait lui-même, où je le joignis après avoir disposé du butin que j'avais sur moi, dont il n'eut pas le moindre soupçon. Sitôt que j'arrivai, il commença de capituler, persuadé que je ne connaissais point le droit que j'avais dans la prise, et m'eût volontiers congédiée avec 20£, mais je lui fis voir que je n'étais pas si ignorante qu'il le supposait; et pourtant j'étais fort aise qu'il proposât au moins un prix fixe. Je demandai 100£, et il monta à 30£; je tombai à 80£; et de nouveau il monta jusqu'à 40£; en un mot il offrit 50£ et je consentis, demandant seulement une pièce de dentelle, qui, je pense, était de 8 ou 9£, comme si c'eût été pour la porter moi-même, et il s'y accorda. De sorte que les 50£ en bon argent me furent payées cette nuit même, et le payement mit fin à notre marché; il ne sut d'ailleurs qui j'étais ni où il pourrait s'enquérir de moi; si bien qu'au cas où on eût découvert qu'une partie des marchandises avait été escroquée, il n'eût pu m'en demander compte.
Je partageai fort ponctuellement ces dépouilles avec ma gouvernante et elle me regarda depuis ce moment comme une rouée fort habile en des affaires délicates. Je trouvai que cette dernière opération était du travail le meilleur et le plus aisé qui fût à ma portée, et je fis mon métier de m'enquérir des marchandises prohibées; et après être allée en acheter, d'ordinaire je les dénonçais; mais aucune de ces découvertes ne monta à rien de considérable ni de pareil à ce que je viens de rapporter; mais j'étais circonspecte à courir les grands risques auxquels je voyais d'autres s'exposer, et où ils se ruinaient tous les jours.
La prochaine affaire d'importance fut une tentative sur la montre en or d'une dame. La chose survint dans une presse, à l'entrée d'une église, où je fus en fort grand danger de me faire prendre; je tenais sa montre tout à plein; mais, donnant une grosse bousculade comme si quelqu'un m'eût poussée sur elle, et entre temps ayant bellement tiré sur la montre, je trouvai qu'elle ne venait pas à moi; je la lâchai donc sur-le-champ, et me mis à crier comme si on allait me tuer, qu'un homme venait de me marcher sur le pied, et qu'il y avait certainement là des filous, puisque quelqu'un ou d'autre venait de tirer sur ma montre: car vous devez observer qu'en ces aventures nous allions toujours fort bien vêtues et je portais de très bons habits, avec une montre d'or au côté, semblant autant d'une dame que d'autres.
À peine avais-je parlé que l'autre dame se mit à crier aussi: «Au voleur», car on venait, dit-elle, d'essayer de décrocher sa montre.
Quand j'avais touché sa montre, j'étais tout près d'elle, mais quand je m'écriai, je m'arrêtai pour ainsi dire court, et la foule l'entraînant un peu en avant, elle fit du bruit aussi, mais ce fut à quelque distance de moi, si bien qu'elle ne me soupçonna pas le moins du monde; mais quand elle cria «au voleur», quelqu'un s'écria: «Oui-dà, et il y en a un autre par ici, on vient d'essayer de voler madame.»
Dans ce même instant, un peu plus loin dans la foule, et à mon grand bonheur, on cria encore: «Au voleur!» et vraiment on prit un jeune homme sur le fait. Ceci, bien qu'infortuné pour le misérable, arriva fort à point pour mon cas, malgré que j'eusse bravement porté jusque-là mon assurance; mais maintenant il n'y avait plus de doute, et toute la partie flottante de la foule se porta par là, et le pauvre garçon fut livré à la fureur de la rue, qui est une cruauté que je n'ai point besoin de décrire, et que pourtant ils préfèrent toujours à être envoyés à Newgate où ils demeurent souvent longtemps, et parfois sont pendus, et le mieux qu'ils puissent y attendre, s'ils sont convaincus, c'est d'être déportés.
Ainsi j'échappai de bien près, et je fus si effrayée que je ne m'attaquai plus aux montres d'or pendant un bon moment.
Cependant ma gouvernante me conduisait dans tous les détails de la mauvaise vie que je menais maintenant, comme si ce fût par la main, et me donnait de telles instructions, et je les suivais si bien que je devins la plus grande artiste de mon temps; et je me tirais de tous les dangers avec une si subtile dextérité, que tandis que plusieurs de mes camarades se firent enfermer à Newgate, dans le temps qu'elles avaient pratiqué le métier depuis une demi-année, je le pratiquais maintenant depuis plus de cinq ans et les gens de Newgate ne faisaient pas tant que me connaître; ils avaient beaucoup entendu parler de moi, il est vrai, et m'attendaient bien souvent mais je m'étais toujours échappée, quoique bien des fois dans le plus extrême danger.
Un des plus grands dangers où j'étais maintenant, c'est que j'étais trop connue dans le métier; et quelques-unes de celles dont la haine était due plutôt à l'envie qu'à aucune injure que je leur eusse faite, commencèrent de se fâcher que j'échappasse toujours quand elles se faisaient toujours prendre et emporter à Newgate. Ce furent elles qui me donnèrent le nom de Moll Flanders, car il n'avait pas plus d'affinité avec mon véritable nom ou avec aucun des noms sous lesquels j'avais passé que le noir n'a de parenté avec le blanc, sinon qu'une fois, ainsi que je l'ai dit, je m'étais fait appeler Mme Flanders quand je m'étais réfugiée à la Monnaie; mais c'est ce que ces coquines ne surent jamais, et je ne pus pas apprendre davantage comment elles vinrent à me donner ce nom, ou à quelle occasion.