Je fus bientôt informée que quelques-unes de celles qui s'étaient fait emprisonner dans Newgate avaient juré de me dénoncer; et comme je savais que deux ou trois d'entre elles n'en étaient que trop capables, je fus dans un grand souci et je restai enfermée pendant un bon temps; mais ma gouvernante qui était associée à mon succès, et qui maintenant jouait à coup sûr, puisqu'elle n'avait point de part à mes risques, ma gouvernante, dis-je, montra quelque impatience de me voir mener une vie si inutile et si peu profitable, comme elle disait; et elle imagina une nouvelle invention pour me permettre de sortir, qui fut de me vêtir d'habits d'homme, et de me faire entrer ainsi dans une profession nouvelle.
J'étais grande et bien faite, mais la figure un peu trop lisse pour un homme; pourtant, comme je sortais rarement avant la nuit, ce ne fut pas trop mal; mais je mis longtemps à apprendre à me tenir dans mes nouveaux habits; il était impossible d'être aussi agile, prête à point, et adroite en toutes ces choses, dans des vêtements contraires à la nature; et ainsi que je faisais tout avec gaucherie, ainsi n'avais-je ni le succès ni la facilité d'échapper que j'avais eus auparavant, et je résolus d'abandonner cette méthode: mais ma résolution fut confirmée bientôt après par l'accident suivant.
Ainsi que ma gouvernante m'avait déguisée en homme, ainsi me joignit-elle à un homme, jeune garçon assez expert en son affaire, et pendant trois semaines nous nous entendîmes fort bien ensemble. Notre principale occupation était de guetter les comptoirs dans les boutiques et d'escamoter n'importe quelle marchandise qu'on avait laissé traîner par négligence, et dans ce genre de travail nous fîmes plusieurs bonnes affaires, comme nous disions. Et comme nous étions toujours ensemble, nous devînmes fort intimes; pourtant il ne sut jamais que je n'étais pas un homme; non, quoique à plusieurs reprises je fusse rentrée avec lui dans son logement, suivant les besoins de nos affaires, et que j'eusse couché avec lui quatre ou cinq fois pendant toute la nuit; mais notre dessein était ailleurs, et il était absolument nécessaire pour moi de lui cacher mon sexe, ainsi qu'il parut plus tard. D'ailleurs les conditions de notre vie, où nous entrions tard, et où nous avions des affaires qui exigeaient que personne ne pût entrer dans notre logement, étaient telles qu'il m'eût été impossible de refuser de coucher avec lui, à moins de lui révéler mon sexe; mais, comme il est, je parvins à me dissimuler effectivement.
Mais sa mauvaise et ma bonne fortune mirent bientôt fin à cette vie, dont il faut l'avouer, j'étais lasse aussi. Nous avions fait plusieurs belles prises en ce nouveau genre de métier; mais la dernière aurait été extraordinaire.
Il y avait une boutique dans une certaine rue, dont le magasin, qui était derrière, donnait dans une autre rue, la maison faisant le coin.
Par la fenêtre du magasin, nous aperçûmes sur le comptoir ou étal qui était juste devant cinq pièces de soie, avec d'autres étoffes; et quoiqu'il fît presque sombre, pourtant les gens étant occupés dans le devant de la boutique n'avaient pas eu le temps de fermer ces fenêtres ou bien l'avaient oublié.
Là-dessus le jeune homme fut si ravi par la joie qu'il ne put se retenir; tout cela était, disait-il, à sa portée; et il m'affirma sous de violents jurons qu'il l'aurait, dût-il forcer la maison; je l'en dissuadai un peu, mais vis qu'il n'y avait point de remède; si bien qu'il s'y précipita à la hâte, fit glisser avec assez d'adresse un des carreaux de la fenêtre à châssis, prit quatre pièces de soie, et revint jusqu'à moi en les tenant, mais fut immédiatement poursuivi par une terrible foule en tumulte; nous étions debout l'un à côté de l'autre, en vérité, mais je n'avais pris aucun des objets qu'il portait à la main, quand je lui soufflai rapidement:
—Tu es perdu!
Il courut comme l'éclair, et moi de même; mais la poursuite était plus ardente contre lui parce qu'il emportait les marchandises; il laissa tomber deux des pièces de soie, ce qui les arrêta un instant; mais la foule augmenta et nous poursuivit tous deux, ils le prirent bientôt après avec les deux pièces qu'il tenait, et puis les autres me suivirent. Je courus de toutes mes forces et arrivai jusqu'à la maison de ma gouvernante où quelques gens aux yeux acérés me suivirent si chaudement qu'ils m'y bloquèrent: ils ne frappèrent pas aussitôt à la porte, ce qui me donna le temps de rejeter mon déguisement, et de me vêtir de mes propres habits; d'ailleurs, quand ils y arrivèrent, ma gouvernante, qui avait son conte tout prêt, tint sa porte fermée, et leur cria qu'aucun homme n'était entré chez elle; la foule affirma qu'on avait vu entrer un homme et menaça d'enfoncer la porte.
Ma gouvernante, point du tout surprise, leur répondit avec placidité, leur assura qu'ils pourraient entrer fort librement et fouiller sa maison, s'ils voulaient mener avec eux un commissaire, et ne laisser entrer que tels que le commissaire admettrait, étant déraisonnable de laisser entrer toute une foule; c'est ce qu'ils ne purent refuser, quoique ce fût une foule. On alla donc chercher un commissaire sur-le-champ; et elle fort librement ouvrit la porte; le commissaire surveilla la porte et les hommes qu'il avait appointés fouillèrent la maison, ma gouvernante allant avec eux de chambre en chambre. Quand elle vint à ma chambre, elle m'appela, et cria à haute voix: