Il considéra ce vers comme une faveur, et mit bas les armes, c'est-à-dire la plume; je dis qu'il le considéra comme une faveur, et c'en était une bien grande, s'il avait tout su; pourtant il le prit comme je l'entendais, c'est-à-dire que j'étais encline à continuer notre fleuretage, comme en vérité j'avais bonne raison de l'être, car c'était l'homme de meilleure humeur et la plus gaie, que j'aie jamais rencontré, et je réfléchissais souvent qu'il était doublement criminel de décevoir un homme qui semblait sincère; mais la nécessité qui me pressait à un établissement qui convint à ma condition m'y obligeait par autorité; et certainement son affection pour moi et la douceur de son humeur, quelque haut qu'elles parlassent contre le mauvais usage que j'en voulais faire, me persuadaient fortement qu'il subirait son désappointement avec plus de mansuétude que quelque forcené tout en feu qui n'eût eu pour le recommander que les passions qui servent à rendre une femme malheureuse. D'ailleurs, bien que j'eusse si souvent plaisanté avec lui (comme il le supposait) au sujet de ma pauvreté, cependant quand il découvrit qu'elle était véritable, il s'était fermé la route des objections, regardant que, soit qu'il eût plaisanté, soit qu'il eût parlé sérieusement, il avait déclaré qu'il me prenait sans se soucier de ma dot et que, soit que j'eusse plaisanté, soit que j'eusse parlé sérieusement, j'avais déclaré que j'étais très pauvre, de sorte qu'en un mot, je le tenais des deux côtés; et quoiqu'il pût dire ensuite qu'il avait été déçu il ne pourrait jamais dire que c'était moi qui l'avais déçu.
Il me poursuivit de près ensuite, et comme je vis qu'il n'y avait point besoin de craindre de le perdre, je jouai le rôle d'indifférente plus longtemps que la prudence ne m'eût autrement dicté; mais je considérai combien cette réserve et cette indifférence me donneraient d'avantage sur lui lorsque j'en viendrais à lui avouer ma condition, et j'en usai avec d'autant plus de prudence, que je trouvai qu'il concluait de là ou que j'avais plus d'argent, ou que j'avais plus de jugement, ou que je n'étais point d'humeur aventureuse.
Je pris un jour la liberté de lui dire qu'il était vrai que j'avais reçu de lui une galanterie d'amant, puisqu'il me prenait sans nulle enquête sur ma fortune, et que je lui retournai le compliment en m'inquiétant de la sienne plus que de raison, mais que j'espérais qu'il me permettrait quelques questions auxquelles il répondrait ou non suivant ses convenances; l'une de ces questions se rapportait à la manière dont nous vivrions et au lieu que nous habiterions, parce que j'avais entendu dire qu'il possédait une grande plantation en Virginie, et je lui dis que je ne me souciais guère d'être déportée.
Il commença dès ce discours à m'ouvrir bien volontiers toutes ses affaires et à me dire de manière franche et ouverte toute sa condition, par où je connus qu'il pouvait faire bonne figure dans le monde, mais qu'une grande partie de ses biens se composait de trois plantations qu'il avait en Virginie, qui lui rapporteraient un fort bon revenu d'environ 300£ par an, mais qui, s'il les exploitait lui-même, lui en rapportaient quatre fois plus, «Très bien, me dis-je, alors tu m'emmèneras là-bas aussitôt qu'il te plaira mais je me garderai bien de te le dire d'avance.»
Je le plaisantai sur la figure qu'il ferait en Virginie, mais je le trouvai prêt à faire tout ce que je désirerais, de sorte que je changeai de chanson; je lui dis que j'avais de fortes raisons de ne point désirer aller vivre là-bas, parce que, si ses plantations y valaient autant qu'il disait, je n'avais pas une fortune qui pût s'accorder à un gentilhomme ayant 1 200£ de revenu comme il me disait que serait son état.
Il me répondit qu'il ne me demandait pas quelle était ma fortune; qu'il m'avait dit d'abord qu'il n'en ferait rien, et qu'il tiendrait sa parole; mais que, quelle qu'elle fût, il ne me demanderait jamais d'aller en Virginie avec lui, ou qu'il n'y irait sans moi, à moins que je m'y décidasse librement.
Tout cela, comme vous pouvez bien penser, était justement conforme à mes souhaits, et en vérité rien n'eût pu survenir de plus parfaitement agréable; je continuai jusque-là à jouer cette sorte d'indifférence dont il s'étonnait souvent; et si j'avais avoué sincèrement que ma grande fortune ne s'élevait pas en tout à 400£ quand il en attendait 1 500£, pourtant je suis persuadée que je l'avais si fermement agrippé et si longtemps tenu en haleine, qu'il m'aurait prise sous les pires conditions; et il est hors de doute que la surprise fut moins grande pour lui quand il apprit la vérité qu'elle n'eut été autrement; car n'ayant pas le moindre blâme à jeter sur moi, qui avais gardé un air d'indifférence jusqu'au bout, il ne put dire une parole, sinon qu'en vérité il pensait qu'il y en aurait eu davantage; mais que quand même il y en eût moins, il ne se repentait pas de son affaire, seulement qu'il n'aurait pas le moyen de m'entretenir aussi bien qu'il l'eût désiré.
Bref, nous fûmes mariés, et moi, pour ma part, très bien mariée, car c'était l'homme de meilleure humeur qu'une femme ait eu, mais sa condition n'était pas si bonne que je le supposais, ainsi que d'autre part il ne l'avait pas améliorée autant qu'il l'espérait.
Quand nous fûmes mariés, je fus subtilement poussée à lui apporter le petit fonds que j'avais et à lui faire voir qu'il n'y en avait point davantage; mais ce fut une nécessité, de sorte que je choisis l'occasion, un jour que nous étions seuls, pour lui en parler brièvement:
—Mon ami, lui dis-je, voilà quinze jours que nous sommes mariés, n'est-il pas temps que vous sachiez si vous avez épousé une femme qui a quelque chose ou qui n'a rien.