Elle s'attendait peu cependant au coup que Lionel lui préparait, tout à fait involontairement du reste, dans la naïveté de sa nature, indifférente et épaisse, et dans le secret désir pervers d'une scène piquante, sa fine petite maîtresse mise brusquement en face d'un embarras tout imprévu.
M. de Ligneul, en effet, à qui les lestes propos de son ami n'avaient fait pressentir qu'une aventure des plus vulgaires, ne trouva rien de mieux pour contribuer à la gaîté de la journée que d'amener une jeune cocotte assez drôle dont il était momentanément le seigneur et maître; une petite créature au ton effronté, au cœur d'or, l'insouciance même, et qui aurait été un modèle délicieux pour Murger, si le destin l'eût fait naître contemporaine des Musette et des Mimi Pinson. Les mœurs ayant changé, et la grisette n'existant plus, mademoiselle Rosita avait dû sauter à pieds joints de son atelier de fleuriste dans le quart de monde où l'on s'amuse, sans passer par aucune phase intermédiaire. Elle s'était, comme elle disait, «toquée de Fabrice de Ligneul», l'avait enlevé positivement un beau soir, et le jeune homme gardait ce gamin de Paris en jupons, à cause de son étourdissante gaîté et de la fraîche saveur de son rudiment d'âme, tout à fait peuple, sincère, imprévoyante et bonne.
Renée fut bien surprise quand elle vit venir vers elle, à travers les allées du jardin, devant les deux jeunes gens dont l'un lui était inconnu, cette jeune femme au nez retroussé, aux cheveux noirs vers les racines et dorés sur le chignon, à la mine tapageuse, qui s'arrêtait en poussant des cris aigus auprès de ses rosiers fleuris, et qui cassait sans pitié comme sans permission les plus jolis rameaux pour s'en faire un bouquet.
Renée savait bien que M. de Ligneul n'était pas marié. Qu'est-ce que cela voulait dire?
Tout à coup elle crut comprendre... Un flot de sang lui monta à la tête et lui causa comme un étourdissement; puis un brusque reflux vers le cœur; elle se sentit pâlir et pensa se trouver mal. Mais, par un violent effort de sa volonté, elle se remit.
Les présentations furent un peu vagues. Renée accueillit ses hôtes avec une grâce parfaite. Sa résolution était prise. Elle se conduisit en maîtresse de maison sûre d'elle-même, absolument comme si elle eût été la femme de Lionel, et elle traita Rosita stupéfaite comme si la petite irrégulière eût été vicomtesse de Ligneul.
Il n'y eut pas dans toutes les façons de la gracieuse et spirituelle artiste une ombre de raideur ou d'affectation. Son naturel, sa simplicité furent tels que la jeune demoiselle aux cheveux teints finit par se sentir presque à l'aise, avec quelque chose d'ému et d'attendri au fond d'elle-même, car elle comprenait, avec son sûr instinct, l'incommensurable distance la séparant de la femme en présence de qui elle se trouvait. Mais, si difficilement intimidée que fût Rosita, tout ce qu'elle put prendre sur elle-même fut de ne pas être horriblement gênée. Ses cris à l'arrivée et le pillage des roses furent les seules incongruités qu'elle laissa échapper. Pendant tout le cours de la journée, elle eut l'air d'une petite paysanne admise par hasard à la table d'une reine; et son silence inaccoutumé, ses regards modestes, ses rougeurs après une gaucherie ou une faute de français, constituaient un spectacle qui eût semblé à Fabrice le plus désopilant du monde, si le jeune homme n'eût pas souffert extrêmement du monstrueux impair que Lionel lui avait fait commettre.
C'est que dans la simplicité même de Renée perçait une dignité suprême. Puis la conversation de l'artiste, par son élégance, sa grâce profonde, les connaissances étendues qu'elle laissait deviner chez cette toute jeune femme, eût frappé M. de Ligneul dans un des premiers salons de Paris; elle l'impressionna plus vivement encore dans les circonstances où il l'écoutait. A ses façons, il l'eût prise dès l'abord pour une femme habituée au monde le plus cultivé, le plus exquis. Les mille hasards de la causerie lui montrèrent qu'elle connaissait et fréquentait l'élite de la société. Mais ce qu'il remarqua surtout, ce qui lui fit regretter plus que toute autre chose l'outrage involontaire fait par lui à une pareille femme en se présentant chez elle avec une fille à son bras, ce fut le parfum d'honnêteté absolue qu'elle semblait exhaler tout autour d'elle. Plus subtil, plus indéfinissable que son charme et que l'éblouissement de son esprit, ce parfum d'honnêteté se dégageait aussi vivement de sa personne et attirait encore davantage. Le jeune homme ne chercha pas une minute quelles causes mystérieuses avaient placé une créature si supérieure dans une situation si indigne d'elle. Il devina un dévoûment amoureux absolument pur, presque sublime. Elle en fut grandie à ses yeux.
Le soir, comme les visiteurs s'en allaient à travers le jardin, sous la même lune radieuse de l'avant-veille, mais que marquait déjà une légère marge d'ombre, Rosita ralentit le pas pour retenir Renée un peu en arrière des deux messieurs.
—Madame, lui dit-elle, avec un petit tremblement qui altérait les intonations gamines de sa voix, madame, vous ne m'en voulez pas, dites?...