—C'est que, voyez-vous, reprit-elle, je commence à croire qu'une sorte d'indulgente pitié doit faire le fond de tout véritable amour dans le cœur des femmes. Ce n'est pas le sentiment qu'on voue généralement aux êtres supérieurs, cela, la pitié... même voilée, dissimulée, involontaire. Qu'en pensez-vous?

—Madame, je vous le dirai sans madrigal: ce que nous avons de meilleur au monde, nous autres hommes, c'est votre patience, votre pardon, votre inlassable charité. C'est cette pitié dont vous parlez, cette pitié pour nos faiblesses, à nous autres êtres forts, pour nos aveuglements, à nous autres maîtres et seigneurs de la création. Vous passez votre vie, quand vous êtes de vraies femmes, à souffrir par nous et à nous pardonner... Tenez, vous le voyez, ne suis-je pas arrivé ici comme un coupable, ne venez-vous pas de m'accorder votre absolution? Et vous l'avez fait avec l'infinie délicatesse de votre sexe, c'est-à-dire en me remerciant.

—Ah! dit-elle pensive, vous avez donc tous les bonheurs, en vérité, messieurs, si vous y comptez celui d'admirer. J'aime mieux admirer que plaindre, et remercier que pardonner. Après cela, je ne suis peut-être pas ce que vous appelez «une vraie femme.»

—Plus que toute autre, madame, car vous, je le devine, dans ce noble besoin d'admiration pour l'être aimé, vous transformeriez ses fautes elles-mêmes en belles actions, vous les sauveriez par les motifs que vous imagineriez, vous ne verriez rien que de supérieur en lui.

Renée rougit et ne répondit pas. Ce travail moral auquel M. de Ligneul faisait une allusion vague, générale, tout à fait éloignée d'une application personnelle et directe, elle l'accomplissait jour après jour depuis qu'elle s'était donnée à Lionel. D'abord inconscient, il lui avait été facile et doux; mais il devenait trop voulu, presque laborieux. Et une grande lassitude s'emparait de son âme. Toutes ses douleurs passées n'étaient rien auprès de celle qu'elle prévoyait pour le jour où il lui deviendrait impossible de se tromper davantage elle-même.

IX

UN des derniers jours de juillet, Lionel annonça brusquement à Renée qu'il partait en voyage, et qu'il resterait deux mois absent.

Il avait évité jusque-là de lui apprendre—pour ne pas l'affliger, dit-il—qu'il faisait ses vingt-huit jours en septembre. Au printemps même il avait passé l'examen, très facile pour lui, qui lui donnait le grade d'officier. Sous-lieutenant dans un régiment de ligne, il allait prendre part aux grandes manœuvres. Il reviendrait sans doute juste à temps pour la délivrance de Renée, attendue vers la fin de septembre.