—Et le mois d'août, où le passes-tu? demanda la jeune femme, qu'un froid soudain glaçait des pieds à la tête, semblant gagner jusqu'à son cœur et en suspendre les battements.
—Chez mes parents et mes amis du Midi. J'ai toute une tournée à faire. Je suis invité de tous les côtés. On m'envoie les projets les plus attrayants de réjouissances et d'excursions préparées à mon intention. Je pousserai une pointe jusqu'en Espagne, pour visiter une sœur de ma grand'mère, une comtesse d'Alvarez, qui raffole de moi et qui ne m'a pas vu depuis des années. Juge un peu si un mois est de trop pour tout cela! Et encore, un mois... pas tout à fait, puisque je dois rejoindre mon régiment le 24.
—Et, dit Renée, en apparence très calme, quel jour pars-tu?
—Mais... après-demain.
«Jamais, pensa-t-elle, jamais je ne pourrai demeurer deux mois sans le voir, sans voir personne au monde. Il ne m'aime plus; je l'ennuie; il va chercher des distractions ailleurs. Jamais je ne pourrai vivre si longtemps en tête-à-tête avec cette idée. Pourquoi d'ailleurs mettre au monde son malheureux enfant, pauvre être que font sans cesse tressaillir au fond de moi les secousses de mes sanglots? Je vais mourir, je mourrai de mon désespoir. Oh! mourir, comme ce sera bon!»
Elle fut tout à coup si persuadée qu'un apaisement prochain l'attendait dans la tombe, qu'elle se montra très courageuse et ne laissa échapper ni un regret ni une plainte pendant les deux jours qui précédèrent le départ de Lionel. Lui, paraissait d'une gaîté folle. Il fredonnait, sifflait, lutinait Renée, la fatiguait matériellement par son entrain. Il se réjouissait à haute voix d'être enfin très loin de cet assommant Paris, qui, à moitié vide, semblait bâiller d'ennui en plein soleil par toutes ses larges rues brûlantes et désertes. Il répétait à chaque instant: «Que les heures sont longues! Je voudrais déjà être en route!»
«Je ne lui ai jamais fait de mal, songeait Renée. Qui donc l'oblige à se montrer si cruel?»
Le mal qu'elle lui faisait, il l'expliquait à son ami Fabrice, la veille de son départ, enfoncé dans un fauteuil au coin de la haute cheminée, genre ancien, que M. de Ligneul avait fait placer dans sa bibliothèque—la pièce la plus élégante, quoique la plus sévère, du petit hôtel.
—Vois-tu, Fabrice, je n'aurais jamais cru qu'une artiste eût des goûts si bourgeois. Elle devient tout à fait popote, tu sais... Ne parle-t-elle pas de nourrir elle-même son enfant! Son rêve, au fond, est de rester dans ce trou de Clamart et de me mettre complètement en ménage. Ah! mais non, par exemple! ce n'est pas cela du tout que j'ai rêvé, mais du tout! Elle a été forcée de se retirer là-bas, à cause de sa position, soit! Dès qu'elle sera délivrée, je compte bien qu'elle va rentrer dans sa famille, redevenir l'artiste gaie, enthousiaste, fêtée, charmante, qu'elle était. Je reprendrai mes délicieux rendez-vous d'autrefois avec elle. De temps en temps nous irons ensemble voir le bébé en nourrice quelque part aux environs de Paris. Renée retrouvera ses beaux regards ravis, ses jolis mots tendres, ses surprises, ses émerveillements naïfs, aux premiers bégaiements, aux premiers pas du petit. Cela nous fera une existence adorable!... et libre!... et désempêtrée de tous les ennuis que les autres se créent idiotement. Merci! Un ménage organisé, une femme qui nourrit... Ah! non. Sans compter qu'elle lâcherait sa peinture, que j'aurais tout l'établissement sur les bras. Ça serait du joli. Autant le mariage alors!
—Et pourquoi pas le mariage? demanda Fabrice, qui fumait aussi, très calme, les sourcils élevés et rapprochés au-dessus des yeux, dans un léger mouvement d'ironique attention.