—Le reconnaîtras-tu, l'enfant?
—J'y suis presque décidé, dit Lionel.
—Et qu'attends-tu pour prendre une résolution?
—Eh bien, voilà... Une fille, cela m'ennuierait. Ça regarderait la mère, ça, une fille. Tandis qu'un fils, qui porterait mon nom, je ne dis pas. Un fils, hein? Oui, je ne pourrais pas m'empêcher d'en être fier. J'ai à peu près promis à Renée de le reconnaître, si c'était un garçon.
—Ah! dit M. de Ligneul froidement. C'est très beau de ta part. Je te félicite.
—Bast! fit Lionel, qu'est-ce que je risque? Avec la carrière que j'ai devant moi, ce n'est pas un enfant naturel de plus ou de moins qui me diminuera, ni qui m'empêchera même plus tard de faire le mariage que je voudrai.
Fabrice de Ligneul continua de fumer silencieusement. Lionel regarda sa montre, et, vivement:
—Dix heures! s'écria-t-il, je me sauve. Je vais passer ma dernière nuit avec la petite. Elle sera délicieuse ce soir, songeant que je m'en vais demain. Le dur, ce sera de la décider à rentrer dans sa famille après ses couches. Il faudra me montrer raide à l'adieu et dans mes lettres. Ah! les femmes les plus gentilles sont quelquefois bien ennuyeuses!
Il tournait autour de la bibliothèque, un peu gêné par le mutisme de son ami. Il reprit:
—Aussi, vois-tu, je n'y ai pas mis d'égoïsme. Pour qu'elle ne songe à rien de définitif, je me suis privé d'aller trop souvent là-bas cet été. Je n'y ai pas passé deux jours de suite seulement... Il ne fallait pas qu'elle se laissât prendre à cette illusion du ménage établi, organisé... dont elles ont la rage toutes, depuis les plus sottes jusqu'aux plus intelligentes, de la grisette à la femme d'éducation et d'esprit. Chez elle, aux Batignolles, ou bien à Clamart, rien n'était changé, n'est-ce pas? Il n'y avait pas de raison pour suspendre mes habitudes et la voir plus souvent.