—Pauvre jeune femme! dit enfin Fabrice à mi-voix.

—Mais où prends-tu que c'est une victime? répliqua Lionel avec une indéniable sincérité. C'est elle qui a voulu tout cela. Elle préfère être ma maîtresse, à moi, que la femme d'un autre, elle est bien libre.

—Son avenir est brisé.

—Il le serait si je la laissais faire, si je lui permettais de s'enterrer dans ce trou de Clamart, comme elle ne demanderait pas mieux, à laver la vaisselle et à donner le sein à son enfant. Mais dans deux mois elle sera chez elle, revenant de voyage pour tout le monde, même pour son père, et elle reprendra ses pinceaux. Ce sera une interruption de six mois au plus, voilà tout.

Lionel fit encore deux tours dans la pièce, le long des rayons d'acajou aux rainures de cuivre, couverts de livres curieusement reliés, puis, comme la conversation ne reprenait pas, il éclata de rire.

—Tu es jeune, mon pauvre Fabrice, dit-il. Tu ne comprends absolument rien aux femmes. D'abord tu es trop bon pour elles, jamais elles ne pourront te souffrir. Même pour te rouler et te plumer... Ce sera encore trop facile, cela les ennuiera. Seigneur, mon Dieu! doivent-elles bâiller quand tu leur débites tes fadaises, quand tu leur verses à perpétuité l'eau de fleur d'oranger dont déborde ton âme!... A propos, eh bien, toi, tu ne voyages pas, cet été?

Fabrice secoua la tête.

Lionel rit encore plus fort.

—Mais tu voulais aller en Norwège visiter les fiords, escalader les montagnes?... Oh! je vois ce que c'est, mauvais sournois, tu veux profiter de mon absence... Tu te proposes de consoler Renée.

—Écoute, Lionel, reprit Fabrice très grave, si cela te déplaît en quoi que ce soit que j'aille voir ta femme, je ne mettrai jamais les pieds chez elle. Mais si tu me le permets, j'irai quelquefois la visiter dans sa triste solitude... Je croirai accomplir un strict devoir d'humanité. Elle va tant souffrir de ton absence. Et dans un moment pareil! Maintenant reste à savoir si tu as assez confiance en moi.