—Une confiance illimitée, fit Lionel, railleur. Vous êtes tous les deux des anges de candeur et de bonne foi. Je sais que tu aimerais mieux mourir que de lui faire un brin de cour. Quant à elle, elle passera ses jours à m'écrire et ses nuits à pleurer. Tel que je suis, misérable réprouvé, elle me préfère encore à tous les chérubins du paradis.
En elles-mêmes, l'absence de Lionel, l'affreuse amertume de la séparation, ne causèrent pas à Renée des tourments semblables à ceux qui lui vinrent de la froide et énigmatique attitude assumée par l'homme qu'elle adorait.
Et cependant il fut suffisamment cruel, cet horrible départ.
Avec l'idée qu'elle ne reverrait peut-être jamais Lionel, qu'elle mourrait, soit de tristesse, soit en mettant au monde son enfant, Renée ne put se séparer de lui qu'à la dernière extrémité. Comme il partait par un train du soir, elle s'enveloppa d'un mantelet et d'une voilette sombres, et, ne craignant pas d'être reconnue à pareille saison, où tous ses amis devaient être absents, à pareille heure et dans des quartiers si éloignés des Batignolles, elle l'accompagna à la gare d'Orléans.
Un garçon au service de Fabrice, et que Lionel appelait pompeusement «mon domestique», apporta de son côté la valise et les effets du voyageur. Renée affronta les regards hardis de cet homme cherchant à traverser son voile, pour ne pas se séparer une minute plus tôt de celui qu'elle aimait. On avait pris une voiture à la gare Montparnasse, et Lionel dit à Renée de conserver cette voiture pour retourner prendre son train en rentrant chez elle. Elle insista pour la renvoyer, affirmant que le cocher avait mauvaise figure et qu'elle préférait en prendre une autre ensuite. Par économie, cependant, elle fit le long trajet en tramway. Lionel, pour partir, lui avait emprunté ses derniers louis, promettant de les renvoyer dès qu'il serait arrivé chez ses parents. Il le fit, du reste, à peu près exactement; mais, pendant quelques jours, elle eut à peine de quoi manger.
Et rien ne fut navrant comme ce retour à Clamart, ce retour d'une heure et demie en tramway, en chemin de fer, entre les voyageurs somnolents, par la chaude nuit de juillet, dans l'évocation douloureuse des dernières banales paroles d'adieu, avec le lancinant souvenir de quelques dures et énigmatiques allusions dont elle cherchait en vain le vrai sens, et dans le secouement intérieur des sanglots refoulés, qu'il eût été si bon de laisser échapper à grands cris, abîmée à terre, le front heurté contre le sol, dans l'immense douleur de son isolement et de son abandon moral.
Abandon! oui, c'était le mot. Qu'importe que son amant conservât encore l'apparence, si froide d'ailleurs à présent, d'une liaison de cœur avec elle! En réalité, ne sentait-elle point qu'ils n'avaient pas entre eux une seule idée commune. Ce Lionel, si grand, si généreux, si aimant, qu'elle avait cru si bien comprendre, où était-il? Avait-il jamais existé? Est-ce lui que jadis, en ses élans éperdus, elle avait serré dans ses bras?—«Hélas? songeait-elle, j'ai abaissé petit à petit, jour après jour, mon idéal, pour le ramener à sa mesure, à lui. Est-il possible que je n'aie jamais pu descendre cet idéal assez bas? Glissera-t-il encore par-dessous?»
Et pourtant comme elle l'aimait toujours! Elle l'aimait plus que jamais peut-être.
Elle attendait sa première lettre avec une impatience qui l'empêchait de rester en place, qui la faisait courir cent fois par jour à la boîte accrochée en dedans de la porte extérieure, qui la forçait, à peine au bout de l'allée, à retourner sur ses pas, regarder encore, pensant avoir mal vu, se disant qu'il était impossible que Lionel eût laissé passer le courrier.
Au bout de quatre jours, elle eut enfin des nouvelles.