Puis, de temps à autre, très espacées, les lettres se suivirent.

Lionel Duplessier se croyait un homme fort habile avec les femmes non moins qu'en politique. Il s'imagina qu'en s'enveloppant de mystère, en plongeant Renée dans un abîme de doutes, de terreurs, d'inquiétudes, il la rendrait docile à ses volontés par crainte de le perdre. Or sa volonté bien arrêtée, à laquelle il tremblait qu'elle ne s'opposât, était que la jeune femme réintégrât le domicile paternel immédiatement après sa délivrance.

Elle avait eu d'autres projets; et, malgré l'amour qu'elle portait à ses parents, elle aurait préféré continuer à vivre dans la solitude de Clamart, lamentable sans doute en hiver, gagnant son pain comme elle pouvait, fût-ce à peindre des éventails si l'inspiration continuait à lui manquer, plutôt que de rentrer rue Darcet. C'est que maintenant son cœur se trouvait partagé, et c'est que maintenant aussi il fallait choisir. Retrouver ses parents, c'était s'arracher à Lionel et à son enfant. Le bébé, naturellement, irait en nourrice. Une nourrice!... Non pas la fraîche et florissante Bourguignonne, couronnée de rubans coquets, dorlotant le cher poupon sous l'œil vigilant de la mère; mais quelque hâve et maigre ouvrière des environs de Paris, surchargée d'enfants, qui, tandis qu'elle se hâte à sa besogne, laisse les petits traîner à terre entre le poële de fonte, devant lequel sèchent des linges, et le baquet de lessive exhalant son odeur fade. Puis—abominable douleur!—il faudrait renoncer à Lionel... Il faudrait, non seulement perdre la faible part qu'elle avait encore dans son cœur, et ses caresses si douces et si rares, mais il faudrait se dire que tout cela, et plus encore, appartiendrait à quelque autre. Car—elle y était bien résolue, elle en avait assez de mentir!—dès qu'elle aurait remis le pied sous le toit paternel, elle briserait toute relation avec son amant. Elle ne s'exposerait plus, elle n'exposerait plus ses parents à des catastrophes plus terribles encore. Elle ne récompenserait pas l'indulgence, la miséricorde, l'héroïque appui de sa mère, en la trompant perpétuellement, en apportant le désordre, à demeure, dans sa maison. Elle n'avait plus, la malheureuse Renée, les illusions insensées qui tout d'abord avaient embelli, pour elle-même, sa propre faute. Elle voyait clair. Elle ne pourrait plus sortir des bras de Lionel et rapporter un front paisible à la table de ses parents. La coupe des voluptés—si douce encore—ne présentait plus à ses lèvres le breuvage céleste que, jadis, elle croyait y puiser et dont la sublime ivresse exaltait son âme; c'était une liqueur de feu qui en débordait maintenant pour lui brûler les veines. S'il lui plaisait d'y tremper ses lèvres et d'en mourir, du moins elle garderait le poison pour elle seule... Non, non, quoi qu'il arrivât, elle ne mentirait plus à sa mère qui lui avait si généreusement pardonné!

Lionel, à qui, souvent, elle avait parlé de tout cela, et qui la savait décidée, sincère, gardait quelque inquiétude.

Il avait eu beau lui montrer qu'il ne voulait pas demeurer avec elle, lui faire prévoir qu'en hiver il viendrait la voir plus rarement encore, il la savait résolue à rester à la campagne toute seule, s'il le fallait, élevant son enfant et peut-être même s'obstinant à ce projet—absurde selon lui au suprême degré—de le nourrir elle-même.

—C'est l'idée de m'accaparer finalement qui l'entête, pensa-t-il. Je vais faire semblant de me détacher d'elle. Je la sais fière. Elle renoncera à moi, retournera chez elle en se voyant décidément quittée. Puis, une fois mon joli oiseau rentré en cage, quelque scène de repentir, quelque larme versée à propos devant le berceau du petit, arrangeront tout en un instant. La pauvre mignonne retombera dans mes bras sans qu'il y ait dignité ni respect filial qui tienne. Je la connais, ma Renée, si crédule, si vite attendrie. La charmante scène, et que ce sera amusant de la reconquérir!

Là-dessus, s'absolvant du mal qu'il causait sous le prétexte que ce mal ne venait pas de ses vrais sentiments et serait bientôt réparé, Lionel écrivit à Renée des lettres pleines de réticences, dont le mystère torturait la jeune femme plus que ne l'eût fait quelque dure vérité, et dont lui-même peut-être—il faut l'espérer pour lui—n'imaginait pas la cruauté atroce.

Poussée à bout par son intolérable souffrance, Renée lui écrivit enfin pour le conjurer de lui dire sa secrète pensée, sans rien en garder par devers lui. «Si tu as cessé de m'aimer, ne crains pas de me l'avouer, disait-elle. Tout, vois-tu, tout, plutôt que ce noir abîme d'incertitudes où je m'enfonce avec une angoisse qui m'affole.»

Il répondit en avouant qu'il avait découvert qu'en effet il ne l'aimait pas aussi exclusivement qu'il avait cru l'aimer. Comme indice de cette découverte, il lui disait: «Ton souvenir n'est pas assez fort en moi pour m'empêcher de regarder et de désirer d'autres femmes. Mon inconstance est inguérissable, même par toi, pauvre ange. Renonce à ton méchant Lionel, rentre dans ta famille où tu retrouveras le calme et le repos moral que tu te plains d'avoir perdus. Mais surtout dis-moi que tu me pardonnes et rouvre-moi ton cœur que tu sembles presque me fermer ainsi que tes bras depuis quelque temps. Tu ne mets point de baiser au bas de ta lettre. Moi, je t'embrasse, au contraire, très longuement et tendrement.»

Elle lui écrivit: