Hier, déjà déchirée par les premières douleurs, elle s'est traînée elle-même jusqu'au bureau du télégraphe et elle a envoyé une dépêche au jeune homme, à tout hasard, chez les amis qui l'ont reçu quelque temps, car, depuis plusieurs jours, elle n'avait plus de nouvelles, et ne sait même pas où il se trouve, avec son régiment. La dépêche était suffisamment énigmatique pour n'être comprise que par lui.
Et voilà que, tout à coup, ce sentiment étrange qui l'avertissait qu'elle allait le voir et qu'elle lui avait une fois décrit, la saisit. Il approche; il va entrer... O mon Dieu! voici deux mois, deux grands mois qu'elle ne l'a pas embrassé. Les longues angoisses, les cruelles lettres lui reviennent à la mémoire; puis elle jette un regard sur sa petite fille... Et tout à coup, elle entend la porte s'ouvrir. C'est lui... Il n'a pas sonné puisqu'il a les clefs. Elle entend la garde qui lui parle, et puis—enfin!—sa voix profonde à lui:—«C'est cette nuit, dites-vous? Et tout s'est bien passé?»
Il paraît. Comme c'est lui, comme c'est bien lui! malgré le costume, le pantalon rouge, le képi à un galon d'or, le sabre qui lui bat les talons, et ce menton rasé qui lui arrondit un peu la figure, tandis que la moustache se relève fièrement en crocs.
Et il l'embrasse, il frotte contre les draps son caban d'officier, tout humide de pluie.
—Où est-elle? demande-t-il, montre-la-moi, notre petite fille?
Renée lui tend la toute petite, qu'il saisit entre ses mains brunies, qu'il élève en l'air, qu'il porte au grand jour pour mieux la voir, et qu'il ose à peine embrasser.
—Ce n'est qu'une fille, dit Renée doucement. L'aimeras-tu tout de même? La reconnaîtras-tu?
—Comment donc? Mais sans doute. Elle est très jolie; j'en suis très fier, de ma fille...
Et il ajouta, dans son naïf égoïsme et sans penser qu'il blessait la jeune mère:
—J'espère bien que c'est à moi qu'elle va ressembler, cette belle demoiselle.