—Le bonheur?... répéta doucement la malade, avec un intraduisible accent qui fit mal à Fabrice. Est-ce que je demande le bonheur?
M. de Ligneul la regarda alors, elle. Renée, absolument épuisée, renversait sur l'oreiller sa tête, enveloppée ainsi que ses épaules dans une dentelle espagnole couleur d'ivoire. Malgré la grande pâleur de ses traits, son teint délicat, légèrement brouillé vers la fin de sa grossesse, reprenait déjà sa pureté; son visage s'affinait; les mystérieuses émotions de la maternité, les tourments de la passion, transformaient son regard, le voilaient d'une ombre mélancolique, voluptueuse, et, dans une profondeur troublante, y effaçait pour jamais la candide lumière d'autrefois.
«Qu'elle est charmante! pensa Fabrice. Elle est positivement belle. Je la trouvais bien touchante, mais je ne me doutais pas de toutes ces grâces, reprises aujourd'hui par elle, comme un vêtement quitté hier, comme cette mantille de dentelle, qui lui sied si bien! Et il faut lui voir prodiguer tout cela à cet homme qui, tout à l'heure, dans la rue, me prendra le bras pour me faire suivre quelque grisette dont la tournure lui aura plu, qui lui semblera bien chaussée... Misère!... Il pleure à ses pieds!... Et ce qu'il y a de monstrueux, c'est que sans doute, en ce moment, il est absolument sincère.»
—Tiens! s'écria Lionel, bondissant debout brusquement, et serrant à les briser les mains de son ami,... tiens, Fabrice! parle-lui, parle pour moi. Je souffre trop, je ne sais que lui dire.
Et il s'élança au dehors, comme en proie à une sorte d'égarement. Mais, à peine sur la route, il tira sa montre, vit qu'il était à l'heure pour le prochain train, ralentit le pas, alluma un cigare, et, levant la tête, aspira presque joyeusement l'air excitant et vif de ce bel après-midi de septembre. Par-dessus les murs des parcs se déroulait la pourpre flottante de la vigne vierge; parfois, prématurément détachée de l'arbre, une châtaigne tombait au bord du chemin, enfonçant ses piquants dans le sable doré; et, là-haut, dans l'azur pâle, les cimes des hauts peupliers se balançaient doucement, doucement, comme des fronts charmés qui s'agitent en mesure, par un mouvement involontaire, au son d'une rêveuse musique. Jour délicieux parmi tous les jours de l'année!... heure délicieuse parmi toutes les heures de ce jour et dans laquelle il semblait bon de vivre!...
XII
C'EST fini. Lionel et Renée viennent de se dire adieu.
Elle a lutté pour garder son amour. Elle a lutté pour garder son enfant. Et, comme il lui a refusé l'un et l'autre, comme elle ne voit dans cette hâte de la ramener chez elle qu'un prétexte à se dégager de tout lien durable et sérieux, elle a trouvé le déchirant, l'affreux courage de rompre. Le passé ne peut plus se recommencer. Comment retrouver l'ivresse insouciante des premiers rendez-vous? Non, elle ne s'échappera plus furtivement de la maison paternelle pour aller au hasard, dans quelque endroit suspect, recevoir la triste aumône d'un baiser! Si l'amante était lâche, la mère ne peut pas l'être. Elle accepterait peut-être l'avilissement pour elle... et les partages... et l'avenir abominable avec le grand mariage rêvé par Lionel, et son consentement, à elle, et ses bras ouverts quand même, toujours, comme il le lui demande. Car il devient cynique, car il lui a dit: «Pourquoi pas? Nous nous aimerions davantage si nous étions mariés chacun de notre côté...»