Oui, elle l'a tant aimé,—lui, l'homme de chair et de sang et non plus l'idéal chimérique des premiers jours,—elle l'a tant aimé qu'il l'eût peut-être conduite jusqu'aux extrémités dont elle avait le plus horreur, jusqu'à la traîtrise et au mensonge de toute la vie. Mais l'amante s'est doublée de la mère... La dignité qu'elle renoncerait à conquérir pour elle-même, elle l'obtiendra pour sa fille. Elle ne verra pas les yeux de son enfant se lever vers elle plus tard avec les pourquoi et les comment du petit être qui sent si finement la fausseté d'une position et la comédie des appellations convenues. S'il existe un moyen pour que cette enfant lui dise: «Maman,» en même temps qu'elle donnera à l'homme qui l'a ouvertement reconnue le nom de «père»; s'il est possible qu'elle ne perde ni l'un ni l'autre de ses parents, mais les nomme et les aime tous les deux au grand jour, Renée cherchera ce moyen, découvrira cette possibilité et dépensera jusqu'à son dernier souffle avant de se déclarer vaincue.
Vaincue... hélas! et ne l'est-elle pas déjà? Il y a deux semaines à peine qu'elle a mis au monde son enfant, et pour la dernière fois tout à l'heure elle s'est éperdument appuyée contre la poitrine de Lionel. Comment résiste-t-elle? Comment traverse-t-elle sans succomber une telle crise physique et morale?
L'homme qui s'en va là-bas—et qu'elle regarde s'en aller, cramponnée à la plus haute lucarne de la petite maison—celui qui s'éloigne et qui va disparaître entre les deux haies d'aubépine toutes rouges de fruits, est-il conscient de ce qu'il fait? Sait-il de combien peu il s'en faut qu'il ne devienne un meurtrier?
C'est vers la maison de la nourrice qu'il se dirige. Il veut embrasser sa fille avant de rentrer à Paris. Comme il doit reprendre le même chemin pour aller à la gare, Renée attend qu'il revienne pour l'apercevoir encore une fois.
Et, quand il reparaît, quand il lève la tête, quand il traverse après un moment d'hésitation et qu'il sonne à la grille, la jeune femme défaille de bonheur. Il revient!... Il ne peut pas se décider à la quitter!
Malgré sa faiblesse, elle court elle-même lui ouvrir cette porte, devant laquelle il attend comme un étranger, car ce matin il a rendu les clefs.
—J'ai manqué un train, dit-il. Cela me ferait manger à une heure impossible. Si tu as une côtelette ici, je vais déjeuner avec toi.
Elle ne peut pas croire que ce soit simplement ce qu'il dit. Il a manqué son train avec intention... Et il va lui dire que l'adieu du matin était un cauchemar affreux dont il faut se réveiller, que le baiser donné à son enfant lui a ôté la force de séparer leurs trois existences, et qu'il faut trouver un moyen de s'appartenir pour jamais.
Elle prépare elle-même le repas, ayant renvoyé de bonne heure sa femme de ménage, pour qu'une curiosité vulgaire ne pénètre pas sa douleur.