Quand ils ont fini, elle emmène Lionel dans leur chambre à coucher. Elle ouvre le coffret qui contient ses lettres et lui fait relire les plus anciennes, celles qu'il a écrites avant même de la posséder, puis les délicieuses expansions, et l'extase, et la reconnaissance qui ont suivi le premier moment de bonheur. Qu'il était tendre alors, enthousiaste, enivré! Avec quelle force et quel feu il lui dépeignait leur commun avenir, plein d'amour et de gloire.
Lionel relit ces pages les larmes aux yeux, puis il lui dit:
—Tu ne veux pas être raisonnable. On ne peut pas rester toujours monté à un diapason pareil. Ce n'est pas ma faute si je t'aime à présent d'une façon plus calme. Je t'aime encore, je t'aime sincèrement... Je désire te garder, te garder tout entière...
Renée secoua la tête avec une infinie douceur:
—Non, Lionel, tu ne me désires pas tout entière. C'est bien peu de chose, au contraire, que tu demandes de moi: un rendez-vous bien furtif, bien court, de temps à autre... Cela te contenterait; cela surtout satisferait ta vanité, qui s'excite un peu parce que je te résiste. Voilà tout. Oui, voilà tout ce que tu demandes à la mère de ton enfant.
—Eh bien, puisque c'est si peu, pourquoi donc me le refuses-tu?
—Parce que, Lionel, je ne suis pas libre de m'anéantir physiquement et moralement. Parce que j'ai trop de devoirs à remplir. Je vis de mon art et j'en fais vivre d'autres. Te voir comme tu le désires m'ôterait mon énergie. Je mourrais chaque fois de douleur en te quittant, et ma vie ne serait plus que le déchirement éternel d'un adieu...
—Eh bien, dit avec dureté le jeune homme en se levant, prononçons-le donc une fois et pour toujours cet adieu, puisque tu l'exiges.
Il l'embrassa et la quitta trop précipitamment pour la voir pâlir et défaillir. Il n'avait pas traversé le jardin qu'elle avait glissé du sofa à terre, évanouie. Il n'en sut rien, courut à Paris, et, trouvant Fabrice rue Las-Cases, lui annonça d'un air dégagé qu'il venait de rompre, que tout était fini entre Renée et lui. Cette brusque nouvelle troubla tellement M. de Ligneul qu'il ne chercha même pas à cacher les émotions diverses dont il se sentit bouleversé. D'abord un sentiment de pitié profonde pour la jeune femme, une inquiétude atroce qu'elle ne se livrât à quelque extrémité de désespoir.
—La malheureuse! fit-il. Et tu l'as laissée!... Seule!... Dans son état de santé. Elle se meurt peut-être, elle...