Lionel, voyant les jours passer, sachant que Renée restait toujours à Clamart, s'irritait de l'obstination de la jeune femme et craignait que tout ne finît pas aussi aisément qu'il l'aurait voulu. Quant à Fabrice, quoi qu'il essayât de faire, il ne pouvait se sentir étranger au drame douloureux qui se déroulait si près de lui. Sa résolution était bien arrêtée: il ne retournerait plus à Clamart; il n'interviendrait pas entre Lionel et la jeune femme. Ce n'était pas son rôle, cela ne le regardait en rien. Et pourtant, il lui devenait impossible de détacher sa pensée d'une situation qui, semblait-il, aurait dû lui être absolument indifférente. Chaque fois que l'heure d'un repas le ramenait en présence de son ami, il interrogeait son visage d'une façon muette, espérant y surprendre le secret de quelque généreuse et loyale résolution. Et chaque fois qu'il se séparait de lui, après quelque conversation banale, et sans avoir rien découvert, il songeait à cette petite maison près des bois, si triste sans doute par l'automne qui s'avançait, et dans laquelle se cachait un si grand désespoir.
Cela devint chez lui une obsession. L'image de Renée ne quitta plus sa pensée. Il s'imagina d'abord que c'était là un effet de son anxiété pour cette infortunée jeune femme, qui méritait mieux que sa destinée. Puis, un beau jour, il s'aperçut qu'il souffrait de ne plus la voir, et que l'habitude des causeries et des lectures partagées avec elle laissait, par sa brusque interruption, un vide pénible au fond de son cœur. Il s'épouvanta, il se révolta lorsqu'il fit cette découverte. Il s'efforça consciencieusement d'oublier. Cela sans doute lui eût été facile s'il avait su Renée heureuse auprès de Lionel amoureux. L'idée que cette femme appartenait à un autre, la réalité de leur amour mutuel, la certitude de la félicité cherchée, trouvée par les deux amants dans une liaison irrégulière que lui, Fabrice, désapprouvait, l'eût à coup sûr éloigné, presque dégoûté. Mais le malheur même de Renée, l'incertitude où il était de ce qu'elle pensait, de ce qu'elle faisait, de ce qu'elle allait devenir, excitaient son imagination, sa sympathie, sa pitié, et du même coup, son admiration, par le contraste des qualités supérieures de la jeune femme, avec la misérable situation dans laquelle elle se débattait.
Et le moment vint où il n'y tint plus, où il partit pour aller la voir. A ses yeux, la plus élémentaire courtoisie excusait sa démarche. Après tout, rien ne s'était passé entre elle et lui qui dût interrompre les relations amicales établies autrefois. Il allait chez elle jadis par amitié pour Lionel. Maintenant qu'il appréciait la jeune femme à la mesure de sa haute valeur intellectuelle et morale, il devenait son ami personnel, à elle-même. C'est à ce titre qu'il lui rendait visite. Il voulait lui offrir ses services dans l'isolement où elle se trouvait. Il voulait aussi lui prouver à quel point elle pouvait être estimée, même par ceux qui connaissaient les secrets de sa vie.
Il la revit donc, simple, triste, indulgente et charmante comme il se la rappelait, comme il se la représentait depuis des semaines dans l'intensité d'une pensée devenue bientôt dominante. Elle se remettait à grand'peine d'une maladie de langueur où elle avait failli s'éteindre tout doucement après les grands bouleversements physiques et moraux qu'elle avait subis. Le charme mystérieux de la souffrance la poétisait singulièrement. Comme elle ne sortait jamais que pour aller à deux pas voir sa fille, elle était constamment vêtue de longs vêtements de chambre; leurs amples plis donnaient de la dignité à sa démarche et à sa taille, leurs frous-frous de dentelle, en encadrant sa tête, faisaient ressortir la finesse de ses traits et de son teint, en même temps que la jeunesse de sa physionomie. Ses lectures, ses conversations avec Fabrice recommencèrent. Ni l'un ni l'autre ne parlèrent jamais de Lionel. M. de Ligneul put croire qu'il était mort pour elle, qu'elle l'avait chassé de son cœur par mépris, sans effort de volonté.
Lui-même, il aurait voulu oublier l'existence de cet ancien ami. Bientôt il se sépara de lui. Le revoir après avoir passé une heure auprès de Renée, lui devenait impossible. Il lui abandonna momentanément sa maison de la rue Las-Cases, prétextant un voyage. En réalité, il s'installa pour quelques semaines à l'Hôtel de la Tête-Noire, à Bellevue.—«J'y resterai, pensait-il, jusqu'à ce que Renée soit assez rétablie pour rentrer chez ses parents. Quand je lui aurai rendu par mes soins la force, la santé, la confiance en elle-même, j'aurai achevé mon œuvre. Mon rôle près d'elle sera terminé. Je ne serai plus pour elle qu'un ami, au même titre que tous ceux qu'elle pourra rencontrer dans la vie, et qu'attireront à ses côtés la profondeur, la franchise de son cœur et de son caractère.
Deux mois se passèrent ainsi. La Toussaint arriva. Il devenait impossible de rester plus longtemps à la campagne, surtout dans ce chalet de Clamart, ouvert à tous les vents, difficile à chauffer. Renée se rendit à l'évidence de sa situation. La seule ligne de conduite qu'elle eût à suivre consistait à revenir prendre sa place d'autrefois entre son père et sa mère, et à effacer—si elle le pouvait—de sa vie et de sa mémoire l'année qui venait de s'écouler. Elle se sentait à bout de forces, entre la tendresse de sa mère qui la rappelait dans des lettres journalières et le silence de Lionel, dont l'abandon semblait définitif. Le plan qu'elle avait d'abord formé de vivre là, près de sa fille, et de se conserver fidèle à son ingrat amant, qui peut-être un jour, vaincu ou blessé dans un des combats de la vie, reviendrait tomber dans ses bras, ce plan romanesque, elle voyait bien à présent qu'il était impossible à accomplir. D'ailleurs l'émotion douloureuse de la séparation une fois surmontée, sa fierté se révoltait et se redressait, lui rendant toute l'énergie dont elle avait besoin. La tranquille, vaillante et discrète amitié de M. de Ligneul la soutint puissamment dans cette crise. Un jour, très maîtresse d'elle-même, remise en apparence au moral comme au physique, elle annonça au jeune homme que son retour à Paris avait été fixé de concert avec Mme Sorel, et qu'elle allait bientôt lui dire adieu, en le remerciant de son dévoûment, qu'elle n'oublierait jamais.
Le lendemain, au commencement de l'après-midi, Fabrice prit le train à Bellevue pour faire une de ses dernières visites à la jeune femme. D'étranges idées le préoccupaient depuis vingt-quatre heures. Il n'avait pas dormi de la nuit, et, en sondant bravement jusqu'au repli le plus caché de son cœur, il avait dû s'avouer que le départ de la jeune femme lui causerait un véritable déchirement.—«L'aimerais-je? se demandait-il avec effroi... Non, non, mille fois non!» Il s'indignait presque à cette question instinctivement posée et qui lui semblait monstrueuse. Cependant il fallait bien faire une concession à la vérité.—«J'étais sur la pente de cet amour, songeait-il. C'est un bonheur pour moi qu'elle s'en aille. Si ce n'était pas elle qui s'éloignait, il faudrait absolument que moi-même je partisse.»
Le jeune homme en était là de ses réflexions, et se sentait à la fois désolé, satisfait, inquiet, mais surtout irrité contre lui-même, lorsqu'il sauta de wagon à la station de Clamart. Il donna son billet à l'employé, fit trois pas sur la route. Quelqu'un courut après lui, une main s'abattit sur son épaule, une voix frémissante lui cria:
—Où vas-tu?
Il se retourna. C'était Lionel, blanc de rage, la tête rejetée en arrière, un regard mauvais et méprisant dans ses grandes prunelles foncées, plus beau que jamais du reste, et presque digne dans son effrayante colère.