La jeune femme ne dit pas à son ami la vraie cause de sa langueur. Elle souffrait de tous les souvenirs si soigneusement ensevelis, et remués de nouveau à l'idée du départ. Depuis la veille, elle n'avait pas mangé, toute nourriture lui semblant insupportable. Dans la faiblesse qui l'envahissait, elle espérait presque sentir se fondre, se dissiper et s'anéantir tout son être. Elle venait de relire une des dernières lettres de Lionel et elle serrait encore le papier entre ses doigts sous le neigeux châle blanc qui la recouvrait à moitié.

Pourtant ce qui lui avait rendu un peu d'énergie, c'est que tout à l'heure on lui avait apporté sa fille. La frêle créature lui avait envoyé son premier sourire, et, passionnément, Renée l'avait serrée sur sa poitrine, jurant dans sa petite oreille, aux échos encore indistincts, qu'elle s'efforcerait de vivre pour l'amour d'elle. Puis, comme le soir s'approchait, la nourrice était venue reprendre la petite Madeleine. Elle repartait à peine quand M. de Ligneul était arrivé.

Et maintenant, voici que Fabrice, respectueusement, avec d'infinies délicatesses, abordait des sujets de confidences qui, pendant longtemps, avaient paru ne pas exister pour lui. Renée, surprise d'abord, s'enfermait dans un silence lassé ou dans des phrases vagues. Qu'importait à qui que ce fût l'état exact de son cœur? Qu'il fût guéri ou qu'il saignât pour toujours, elle ne se souciait pas de s'en expliquer? Cependant le besoin où elle était de s'affirmer bien haut certaines choses à elle-même, la fit changer de ton brusquement, et M. de Ligneul entendit à la fin les hautaines déclarations de rupture absolue avec le passé, qu'il cherchait à provoquer et dont il avait soif.

Il les crut, parce qu'on croit toujours ce qu'on désire, et parce qu'il lui semblait tout simple qu'un cœur fait comme celui de Renée n'eût plus rien de commun avec un cœur comme celui de Lionel, dès qu'il l'avait pénétré et compris.

Fabrice parla alors de l'avenir de Renée auprès de ses parents, et de la possibilité qu'il y aurait pour lui-même de se faire présenter à M. et à Mme Sorel, de devenir leur ami et de rester celui de leur fille.

Elle exprima vivement le désir qu'il en fût ainsi. Et alors lui, grisé par la grâce et la profondeur de la reconnaissance qu'elle lui montrait, et qui ressemblait presque à un autre sentiment dans les chaudes paroles émues que prononça la jeune femme, il en vint à lui parler de bonheur possible, d'oubli du passé, d'existence nouvelle. Il lui demanda si, plus tard, elle ne consentirait pas à devenir sa femme, lui promit de l'emmener bien loin, dans un pays où ils seraient seuls et l'un à l'autre, comme dans cette campagne, où depuis deux mois, il avait fini par concentrer sa vie. Seulement il trouverait un site nouveau, où rien, rien au monde, n'éveillerait jamais une image douloureuse.

Pendant longtemps il continua ainsi; et, devant le silence obstiné de Renée, il s'excitait dans son désir, il s'animait dans sa prière; il la suppliait seulement de ne pas dire irrévocablement non, de ne pas le désespérer. Il sentait vraiment à cette minute, que si elle lui échappait, si elle refusait de rien lui promettre, la vie pour lui deviendrait sans espoir et sans charme, sans goût et sans saveur, fade jusqu'à l'écœurement, et qu'il n'aurait pas le courage de l'épuiser jusqu'au bout.

Renée l'écoutait dans un attendrissement profond. Une mélancolie infinie l'envahissait à l'idée des erreurs étranges du cœur et de la destinée. Le bonheur eût été là pour elle, si elle eût rencontré Fabrice sur son chemin au lieu de Lionel, et, même encore aujourd'hui, si elle pouvait aimer celui qui en était si digne. Et elle ne le pouvait pas! Elle regardait ce jeune homme, beau pourtant aussi, éloquent, sincère, et si divinement délicat et tendre, et, tandis qu'il étreignait avec une ferveur passionnée les doigts de sa main droite, elle serrait dans sa main gauche cette lettre de Lionel qu'elle avait relue jusqu'à la savoir par cœur, et qui la brûlait.

Elle n'avait pas encore parlé, elle ne décourageait M. de Ligneul que de son regard, lorsque sa domestique vint frapper à la porte et entra, lui remettant une enveloppe qu'un commissionnaire venait d'apporter. Sur cette enveloppe, Renée et Fabrice en même temps reconnurent l'écriture de Lionel.

Cependant la femme de ménage tardait à quitter la chambre, demandant si madame n'avait besoin de rien, et finissant par déclarer timidement que l'heure où elle s'en allait d'habitude était passée et qu'il devenait grand temps pour elle d'aller tremper la soupe de son homme. Renée la congédia jusqu'au lendemain matin.