M. de Ligneul s'était éloigné du sofa, et se tenait maintenant debout devant l'une des fenêtres, le front contre la vitre, le regard comme fasciné par les tristesses de l'automne au dehors. Son destin sans doute tenait dans le court billet que Renée lisait en ce moment. Quelle violence, quelle ruse ou quelle fausse tendresse employait Duplessier pour triompher, pour se venger de lui, et pour briser à jamais l'infortunée qu'il sacrifiait non à son amour, mais à son infernal orgueil?
Cinq mortelles minutes s'écoulèrent, puis une voix douce, mais qui ne tremblait pas, dit:
—Monsieur Fabrice!...
Le jeune homme se retourna vivement.
Renée se tenait debout au milieu de la chambre, très pâle, les yeux brillants et secs, la contenance résolue. Elle lui tendait la main.
—J'accepte, dit-elle, l'avenir que vous m'avez généreusement offert. Je tâcherai qu'il soit heureux pour vous, et que vous n'ayez jamais à vous repentir de votre noble confiance en moi.
Si Lionel avait pu voir l'effet immédiat produit par sa lettre, il eût été satisfait, car il l'avait sincèrement cherché. Lorsque Fabrice le quitta, déclarant qu'il courait demander à Renée le droit d'être désormais son défenseur et son appui, son premier mouvement fut de le suivre et de l'en empêcher. Hors de lui de fureur, il aurait commis à ce moment quelque irréparable violence. Jamais son intention n'avait été de perdre pour toujours sa maîtresse. Il voulait simplement la punir d'oser lui résister, la dompter par le silence et la solitude et la contraindre à rentrer chez ses parents. En soupçonnant l'amour de Fabrice, il avait senti se réveiller le sien, exalté du reste par la séparation qu'il s'imposait. La jalousie le domina un instant. Mais il était trop vaniteux, trop sûr de lui, pour craindre sérieusement un rival, surtout ce doux Fabrice dont il méprisait ce qu'il appelait «la sentimentalité féminine.» Comment! c'était ce sournois, sans ressort, sans personnalité, sans talent, sans muscles, qui songeait à le supplanter, lui... lui, Lionel! Et qui peut-être y travaillait depuis longtemps... Mais lui-même n'aurait qu'à paraître, qu'à dire un mot, pour que Renée fît jeter Fabrice dehors. L'idée d'une scène théâtrale où il paraîtrait entre eux deux, où, par sa seule présence, il renverserait les rôles et reconquerrait celle qui peut-être aurait écouté par lassitude, par faiblesse, les déclarations et les promesses de l'autre, lui vint à l'esprit, tandis qu'il combinait des plans de triomphe et de vengeance. Cette idée flatta sa fureur mauvaise en même temps que son besoin de paraître, de déclamer, et tous ses instincts comédiens. Il souhaita que Renée eût été aussi loin que possible dans ses engagements, pour que Fabrice fût ensuite plus humilié, et il écrivit à la jeune femme une lettre offensante, par laquelle il lui conseillait d'accepter les propositions qui lui seraient faites, «propositions qu'elle préparait et amenait de longue main, disait-il, depuis le premier jour où il lui avait présenté le vicomte de Ligneul.» L'ingratitude, la fausseté voulue, l'ironie méchante de cette lettre, produisirent chez Renée le mouvement d'indignation spontanée, invincible, qui lui fit tendre la main à Fabrice, en même temps qu'elle prenait la résolution de joindre au don de cette main, autant qu'il serait possible, le don absolu de son cœur.
Cependant quelques heures passèrent, le sang de Lionel se calma, et, à mesure que descendirent les ombres de cette soirée de novembre, il sentit sa colère tomber un peu, ses fibres intérieures se détendre. Une inquiétude le prit sur les suites de son action, puis un attendrissement qui venait peut-être moins de son âme que de ses sens, émus de songer obstinément à Renée et au désir qu'un autre avait d'elle.
Il lui devint impossible d'attendre davantage pour la revoir. Il allait partir pour Clamart; il y arriverait vers neuf heures; il la trouverait seule, triste, méditant avec des larmes, sans doute, sur les soupçons injurieux de son Lionel, sur la conversation, quelle qu'elle fût, qu'elle aurait eue dans la journée avec M. de Ligneul, et sur la résolution qu'elle aurait à prendre. Il sonnerait à ce moment-là; il entrerait; elle tomberait dans ses bras. La réconciliation serait délicieuse. Et demain elle écrirait à Fabrice qu'elle ne voulait plus le revoir.
Avec la nature bouillante et impatiente de Lionel, l'action suivait de près la pensée. Déjà il était dans le train de Versailles, rive gauche, et, roulé dans sa fourrure, il ne se sentait pas emporté assez vite à son gré vers celle que jamais il n'avait plus aimée que ce soir-là.