Les circonstances lui réservaient une punition—malheureusement de trop courte durée.—Mais il passa quelques moments cruels.

Aussitôt après la promesse, fort distincte et fort décidée, que Renée avait faite à M. de Ligneul, tous deux sentant que cette promesse ne pouvait se rapporter qu'à un avenir relativement lointain, et que la situation devenait extrêmement délicate, s'étaient, par un accord tacite, absolument rejetés et renfermés dans le moment présent. Ils avaient fixé quelques arrangements matériels pour le retour de Renée à Paris dès le surlendemain; puis Fabrice, voyant la décoloration absolue et persistante du visage de la jeune femme, s'était fort prosaïquement inquiété de savoir si elle ne songeait pas à dîner. Elle déclara qu'il lui serait impossible de manger, et il découvrit en outre qu'elle n'avait rien voulu prendre depuis la veille.

—Mais c'est de la folie! s'écria-t-il.

Il insista si bien qu'il obtînt d'elle pleins pouvoirs. Prenant les clefs de la maison, pour ne pas la déranger au retour, il s'élança dehors chercher des provisions. Elle se sentait soulagée qu'il partît. Depuis qu'elle s'était comme engagée à lui, l'amitié, la reconnaissance, l'estime profonde, tous les doux sentiments qu'il lui inspirait depuis longtemps semblaient s'évanouir. Elle les recherchait en vain; de l'irritation, presque de la haine les remplaçait tout à coup. Elle en demeurait surprise et épouvantée.

Quand il n'était pas là, elle se sentait mieux disposée pour lui. Et elle s'enfonçait dans son triste rêve, respirant les violettes qu'il lui avait données, inclinant sa tête sur les coussins du sofa, dans le demi-jour qu'envoyait à travers l'abat-jour de gaze, la lampe qu'il avait lui-même allumée, avec un soin et une sollicitude de garde-malade.

Elle lui avait promis sa main?... C'était vrai. Elle avait bien dit oui. Pourquoi? Elle épouserait cet homme... Était-ce possible? Et l'autre?... Ah! l'autre. L'oublierait-elle, enfin, alors que la colère et le mépris auraient accompli leur œuvre en elle?

Un bruit de voix se fit entendre. Fabrice revenait suivi d'un garçon du restaurant de la gare qui portait un immense panier. Et Renée, sans même se lever, écouta M. de Ligneul qui donnait des ordres, faisait dresser le couvert dans la pièce à côté, puis renvoyait le garçon en lui recommandant de venir reprendre toutes ses affaires le lendemain.

Elle descendit alors du sofa, et, toute chancelante, passa dans la salle à manger. Sur la table, il y avait des huîtres, un poulet froid, des gâteaux, du vin blanc. Et Fabrice, d'un air préoccupé, cherchait quelque chose dans tous les compartiments du meuble ancien qui servait de buffet.

—Qu'est-ce que vous désirez donc? demanda Renée.

—Le tire-bouchon. Où le mettez-vous?