C'était une fièvre cérébrale d'une violence extrême; pendant les premiers transports, on avait dû lutter avec le jeune homme pour l'empêcher d'attenter à sa vie. La nuit au commencement de laquelle Lionel était revenu à Clamart, avait été passée par Fabrice à errer dans la campagne. Il ne se pardonnait pas d'avoir cédé à la prière de Renée et d'avoir laissé la jeune femme seule avec celui dont il redoutait pour elle la jalouse fureur. Plusieurs fois, dans l'humidité glacée de novembre, il avait recommencé un long trajet résolument accompli, pour revenir rôder autour de la maison. La fatigue physique, l'angoisse morale l'avaient mal préparé à la cruelle scène du lendemain. L'humiliation et la douleur l'avaient ensuite rendu presque fou. On l'avait surpris et arrêté dans une tentative de suicide, alors qu'il venait de se labourer maladroitement la poitrine avec un poignard ancien détaché d'une panoplie. Avait-il encore la lucidité nécessaire pour prendre de sang-froid une pareille résolution, ou le délire l'éblouissait-il déjà? Il ne le sut jamais lui-même, et les médecins n'auraient pu le dire. Sa vie fut en danger pendant huit ou dix jours. Lionel, pris d'un bon mouvement, voulut s'installer à son chevet et le soigner. Il apprit que son ami—dans ses divagations, dit la garde,—lui défendait sa porte, lui abandonnant d'ailleurs, pour aussi longtemps qu'il le voudrait, le reste de l'hôtel, et ne lui interdisant que l'accès de son appartement particulier. Avec ses habitudes impérieuses, Lionel força la consigne, pénétra inopinément près du malade; mais le délire de celui-ci en fut tellement aggravé, que les médecins défendirent absolument toute autre tentative du même genre.
Alors Lionel Duplessier se prépara à quitter l'hôtel de la rue Las-Cases. C'était un moment décisif. Comment s'installerait-il. Vivrait-il avec Renée, avec leur enfant? Il consulta la jeune femme. Elle était prête à le suivre partout où il voudrait. Mais elle se sentait encore bien faible, après les rechutes terribles, les accidents graves, suites des révolutions qu'elle avait éprouvées.
—Si, lui dit-il un jour,—non sans hésitation,—si tu allais tout tranquillement te remettre auprès de ta mère. L'automne s'avance... Ton père t'attend d'un moment à l'autre. Comment lui cacheras-tu plus longtemps la vérité si tu ne rentres pas?
—Et comment, fit-elle, reviendrai-je jamais auprès de toi et de notre Madeleine, si je retourne aujourd'hui auprès de mes parents?
—Madeleine est en nourrice. Tu ne peux donc pas être avec elle maintenant. Nous trouverons un arrangement pour nous installer ensemble lorsqu'elle sera sevrée et qu'il faudra la retirer.
Les anciens doutes, les anciennes angoisses, assaillirent le cœur de Renée.
—Oh! dit-elle, j'ai peut-être tué un homme et j'ai failli mourir moi-même pour te garder, pour vivre avec toi, Lionel, et avec notre enfant. Mon bien-être, ma réputation, l'honneur et le repos de mes parents, je les sacrifiais aussi... J'ai cru que tu me revenais pour toujours. Si ce n'était pas ta pensée, du moins aie pitié de moi. Je ne puis pas, non, je le sens, je ne puis pas te dire adieu!
Il ne lui répondit pas, et, tout à coup, brusquement, elle revit l'abîme, cette fois sans fond. Elle comprit qu'il était revenu par caprice, par vanité, par jalousie, mais qu'une fois ces sentiments-là calmés, satisfaits, il en avait assez de la vie à deux, monotone, travailleuse, effacée, et qu'il aspirait à s'élancer de nouveau, libre et dégagé de toutes chaînes, vers l'avenir, vers la fortune, vers l'inconnu. Et il consentirait seulement à garder d'elle ce qui était compatible avec ses plans, avec ses ambitions et avec ses projets. Lasse de la lutte, elle allait céder, elle allait lui dire:
—De quelque façon que tu me veuilles, je suis à toi. Recommençons notre roman à la première page, puisque seule cette première page t'en a plu. Et si je dois repasser par des agonies plus effrayantes encore, eh bien, tant mieux! car cette fois j'en mourrai, et tu ne pourras pas dire, au moins, que ta Renée a refusé de te rendre heureux à la manière dont tu le comprenais.
Elle allait enfin plier, et elle, si fière, si vraie, entrer pour jamais dans le honteux engrenage de complaisances, de concessions, d'abaissements, de mensonges, où il l'eût entraînée sans égards, sans pitié. Mais il se perdit lui-même auprès d'elle et il la perdit finalement par un dernier subterfuge, plus grossier, et, en même temps, plus inutile que tous les autres.