Un jour, comme il la voyait pâle, triste, couchée dans des souffrances qui ne finissaient pas—car le médecin désespérait de guérir le corps si le moral n'était par rétabli—il s'étendit auprès d'elle, avec les attitudes câlines qu'il savait irrésistibles, il entoura de son bras la frêle taille brisée comme une tige de fleur, et murmura dans la petite oreille surprise, enchantée:

—Ma Renée, tu m'as donné toute ta vie, il est juste qu'à mon tour je te donne toute la mienne. Tu seras ma petite femme. J'ai résolu de t'épouser; car moi non plus je ne peux pas me séparer de toi.

Et, comme elle refusait, prévoyant les difficultés, ne voulant pas entraver sa carrière, il lui dit:

—C'est moi qui le veux, à présent. Je t'en supplierai, s'il le faut. D'ailleurs, vois comme tout s'arrange. Je vais avoir une situation superbe. Gambetta crée un nouveau service, celui des Archives de la Chambre. Il m'a promis que j'en serai le directeur. J'aurai de beaux appointements, un logement au Palais-Bourbon. J'ai déjà vu l'appartement qui me sera destiné. Nous aurons une écurie; je te donnerai un petit cheval et ma mère a promis de m'offrir la voiture. Comme tu seras jolie dans ton petit coupé, avec Madeleine sur tes genoux! Tu comprends, cela ne m'empêchera pas de plaider, et de me faire nommer député aux prochaines élections...

Il parlait avec tant de chaleur et de joie qu'elle ne se défia pas un instant de lui, même quand deux jours après il lui dit:

—Tu vois maintenant qu'il faut rentrer au plus tôt chez tes parents. Nous sommes des fiancés, ma chère petite Reine, et nous ne sommes plus des amants. Mon père fera le voyage de Paris, mettra son habit, ira solennellement demander pour moi ta main à M. le professeur Sorel. On lui présentera une jeune personne à l'air modeste, aux yeux baissés, et il s'émerveillera du bon goût de son fils. Ah! petite friponne, tu feras sa conquête!... Plus tard on lui montrera Mlle Madeleine, et il ne tiendra pas rigueur à sa belle petite-fille parce qu'elle sera de deux ou trois mois plus vieille que le contrat.

Renée riait, lui sautait au cou, le bénissait de leur préparer, à sa fille et à elle, un si doux avenir; et son tendre cœur, sa vive imagination, s'unissaient pour tracer des tableaux de merveilleuse et douce félicité, pour annoncer à Lionel des succès et des récompenses dépassant de beaucoup son sacrifice actuel.

—Un sacrifice?... mais je n'en fais aucun, disait-il.

Il jouissait franchement du bonheur de cette minute, où la santé, la gaîté, rayonnaient de nouveau sur le visage de la jeune femme, et la rendaient gracieuse, séduisante, désirable au possible. Il accueillait sans être ému son expansive reconnaissance, les excuses qu'elle lui faisait de l'avoir jamais injustement jugé, de l'avoir mal compris. Il écoutait avec un sourire et sans répondre un seul mot, l'ingénieuse psychologie qu'elle étalait et par laquelle elle expliquait, justifiait pour sa propre satisfaction, à elle, les plus grandes duretés de l'homme qu'elle adorait.

Bientôt Lionel annonça de nouveau un voyage dans le Midi, pour prévenir ses parents, ramener son père. Renée eut un instant d'inquiétude. Elle se souvint d'un projet semblable, au printemps, et de la fin qu'il avait eue. Puis elle fut bien vite rassurée.