— « Petite tante ! » s’écria-t-il, la retenant du geste et de la voix.

Pourrait-elle lui donner cinq minutes d’audience, avant ou après le déjeuner, pour quelque chose de très sérieux ?

— « Quelque chose de très sérieux ?… Avec toi !

— Tante Gil… je te jure… Demande plutôt à Bette. »

Eh bien, soit. Mais alors ce serait avant le déjeuner, ce serait tout de suite, quand elle reviendrait de sa chambre. Parce qu’il fallait à M. Fagueyrat le temps de lire, de noter ses remarques. Tandis qu’après, on répéterait ensemble les nouvelles scènes, on en chercherait le fort et le faible, on compterait les minutes que prenait chacune. Gilberte les aiderait alors. On n’aurait plus le temps de s’occuper de Bernard.

Lui, aurait préféré s’égayer d’abord du repas, en déguster les succulences, satisfaire sa curiosité de l’acteur à la mode, — flatté qu’il était, malgré ses railleries, de manger à la même table que Fagueyrat. Un pressentiment l’avertissait que de telles joies seraient moins complètes lorsqu’il aurait causé avec tante Gil. Sûr d’elle tout à l’heure, il sentait sa confiance faiblir à l’idée que, dans un court instant, il lui aurait tout dit, et que, d’un seul mot, elle pourrait anéantir son espoir, — espoir dont il palpitait d’autant plus passionnément, qu’il craignait le voir plus vite s’éteindre.

Dans une âme de dix-huit ans, qui ne discerne, entre son brûlant vouloir et la réalisation du bonheur, que le « oui » ou le « non » d’un être, en l’occurrence tout-puissant, l’imagination seule du refus affole. Qu’est-ce donc que le refus lui-même, tel que l’entendit Bernard ! L’impétueux garçon, dans son désespoir, qui lui blêmissait la figure jusqu’aux lèvres, en plombant ses paupières autour des prunelles durcies, voulut à peine écouter l’atténuation sur laquelle insistait tante Gil.

— « Je te répète, mon petit, que, si tes parents sont d’accord avec toi, nous verrons. Mais jamais je ne t’aiderai à te faire une carrière en dehors de leurs vœux. L’aviation… Est-ce que ça peut s’appeler une carrière, seulement ?

— Non », ricana-t-il, « c’est un petit jeu de tout repos, comme le « puzzle ».

— Gagner le prix d’un circuit, c’est un tour de force. Ça se fait une fois. Et puis après ? Ça n’est pas un métier. »