Mais, sous le regard à la fois plaintif et indigné qu’elle lui lança, il retint la raillerie, corrigea même, en se hâtant de dire :
— « La petite, au moins, est gentille. Un joli brin, vous savez, votre filleule… Et… elle vous donne de la satisfaction ?
— C’est mon bonheur, cette enfant-là », déclara la romancière, d’un tel ton que le vieux routier en fut ému.
Dix minutes plus tard, le taxi-auto déposait Gilles de Claircœur devant un immeuble tout neuf du tout neuf boulevard Raspail.
Elle entra sous la voûte, où le stuc blanc miroitait d’électricité. La loge du concierge se divisait en deux pièces par une cloison basse, à petits carreaux Louis XVI, que voilaient des tulles brodés.
Le cœur de la locataire s’épanouit, malgré la corvée qui la ramenait chez elle en hâte. Le plaisir était encore neuf, comme l’immeuble et le boulevard. Six mois… Depuis six mois à peine elle habitait là. Pour son bel appartement actuel, au quatrième, Claircœur avait quitté le petit logement, rue de Rennes, sur une cour, où, durant vingt années, assise à sa table de travail un nombre d’heures incalculable, elle avait écrit des lignes, encore des lignes, tant de lignes !… prenant peu à peu confiance, se rassurant sur son avenir, sur celui de sa nièce et filleule, sa petite Gilberte, — la vraie, la seule Gilberte, car elle-même devenait peu à peu le vieux Gilles. Personne au monde ne songeait plus qu’elle avait un nom de baptême féminin.
Peureuse devant la vie, ne pouvant croire à la durée de la chance, de son imagination alerte et docile, des gains rapides, si beaux, presque invraisemblables, Claircœur fut longtemps la fourmi qui amasse, en cachette, sous un noir vêtement de pauvre. Non par avarice, par pusillanimité. Et subissant aussi l’injonction des souvenirs. Une enfance anxieuse, chargée trop tôt de soucis, projetait une ombre frissonnante sur ses années de femme.
Vingt ans, — elle mit vingt ans à s’apprivoiser avec la fortune. Puis, un beau jour, comme elle portait à une société de crédit, pour l’inscrire à son compte, le paquet de billets de mille recueillis à la caisse du Petit Quotidien, et qui allaient s’ajouter à tant d’autres, mués en valeurs de tout repos, tandis que, dans le fiacre, elle serrait entre ses doigts la précieuse pochette, ce fut, en cette âme soudain déliée, comme un épanouissement, une explosion de fierté, de joie.
« Tout cela… à moi… gagné par moi !… » songeait-elle. Des chiffres surgissaient dans sa tête. Elle les admirait. Elle s’admirait en eux. Elle se plaisait à les rehausser de l’éblouissement que, là-bas, dans le passé, cette petite silhouette de misère et de solitude qui représentait sa jeunesse eût éprouvé à la prédiction de conquêtes pareilles. « Ils verront maintenant… C’est eux qui dépendront de moi… Du luxe… Ils n’en auront que par moi… Des cadeaux… Ah ! oui, je leur en ferai, des cadeaux… Des choses qu’ils n’oseraient pas rêver. Et ce que je laisserai !… J’ai encore… combien d’années à produire ? Je peux doubler ce que je possède. Quel étonnement pour eux !… Je serai quelqu’un… une manière de providence… Tante Gil, tout de même. Qui aurait cru ?… Oui, mais il faut que les enfants travaillent. »