Ces gens, contre lesquels la romancière machinait une sorte de vengeance plutôt rare, une revanche de bienfaits, c’étaient eux qui l’attendaient, dans son bel appartement du boulevard Raspail, le soir où elle revenait du Petit Quotidien, chargée d’une besogne urgente et inattendue pour le lancement de son Guillotiné.

Elle se les représentait, elle les voyait d’avance, tout en s’élevant dans l’ascenseur. L’ascenseur !… volupté glorieuse, dont le prestige la ravissait. Elle en touchait les boutons électriques avec une joie de gosse. A travers les grilles des petites portes, elle apercevait, aux étages, le rouge velouté du tapis tranchant sur le stuc blanc. Un tapis d’escalier… Autre signe somptuaire de ses victoires sur la vie, sur la dure vie méchante, devant qui elle avait tremblé à l’âge où l’on espère.

A sa porte — sa belle porte ripolinée ivoire — elle sonna deux coups.

Dans l’intérieur, il y eut une explosion de tapage, des pas précipités, des cris joueurs et jeunes. Avant que la femme de chambre — sa femme de chambre, Céline, — eût le temps d’arriver, on ouvrait… Et deux visages d’espièglerie, ceux d’un grand garçon et d’une petite fille, lui offrirent un accueil dont, à première vue, on pouvait comprendre qu’elle se fût réjouie.

— « Tante Gil !… tante Gil !… petite tante Gil !… comme tu es tard !… Nous nous en faisions, un sang de vinaigre ! Guillaumette prétend que les huîtres seront éventées.

— Comment ! On les a déjà ouvertes ?… Puis, c’est joli !… Vous ne m’attendez que pour les huîtres !…

— Oh ! non, par exemple !… Peux-tu dire !… »

Leur fougue d’embrassade répara la gaffe. Claircœur, à cause de son chapeau, de son beau manteau, résistait, mais mollement, aussitôt fondue de tendresse. Le grand Bernard l’enveloppait de ses bras trop longs d’adolescent, lui collait aux joues sa bouche déjà ombrée d’un duvet viril. La petite Nathalie se haussait sur ses pointes, tendant un museau à croquer, un bec frisé de bécots, pendant que, de sa tête renversée, une cascade mousseuse de cheveux blonds roulait sur son grêle corps de huit ans.

Dans une glace, Claircœur, levant les yeux, vit le reflet de cette minute câline. Et le cadre aussi : sa galerie blanc et or, où se dressaient des armoires soi-disant normandes, qu’elle avait également fait ripoliner ivoire, ainsi qu’un monumental porte-parapluie hérissé de patères dorées. L’électricité ruisselait sur toutes ces blancheurs, qu’interrompaient seules deux portières citron et framboise, achetées comme vieilles soieries de Chine à un juif ambulant : «  — Surtout n’en dites rien, ma chère dame, elles viennent du pillage de Pékin. Le colonial qui me les a cédées les avait décrochées au Palais d’été, dans le boudoir de l’Impératrice… »

« Mon Dieu, que c’est chic, mon chez moi ! » pensait la romancière. « Et qu’il y fait bon quand j’y trouve cette précieuse famille que je me suis donnée. Bast pour le coup de collier, ce soir ! Je les inviterai une fois de plus, et ce sera tout bénéfice. »