Cependant une porte s’ouvrit. Une silhouette d’homme, étroite, tout en hauteur, s’y encadra.

— « Allons, voyons, les enfants… C’est ridicule. Nous attendons votre tante. Laissez-la souffler, que diable ! et nous dire aussi bonsoir, à nous.

— Mon pauvre Théo », soupira Claircœur, « notre soirée sera moins gaie que je ne pensais. J’ai une corvée à faire.

— Si nous vous gênons… » murmura Théophile Andraux.

— « Vous ne me gênez pas. Seulement, je ne serai pas avec vous comme j’aurais voulu. Je vais vous expliquer cela devant Louise. »

Elle pénétra dans le salon, tandis qu’il lui ouvrait le battant au large, cérémonieux, l’air soudain refroidi, imprégné de blâme.

Théophile Andraux était celui qui, vingt ans auparavant, joli garçon, employé faraud, parlant de « son ministre » (lui, simple rédacteur) comme s’il le tutoyait, et certain qu’avec ses « pistons exceptionnels » il irait loin, avait séduit la sœur de Gilberte Claireux. La future romancière, sur le corps de cette sœur, qui mourut d’angoisse, de déception, d’horreur, et dont elle adopta l’orpheline, paternellement abandonnée, proféra des serments de vengeance. Sa haine indignée s’étendit à tout le sexe masculin. Les hommes… Ils lui apparurent très répugnants, comme le mari dont elle n’avait jamais pu supporter le contact, ou charmants et lâches, comme ce Théophile dont elle comprenait que sa pauvre sœur eût la tête tournée.

Ah ! Théophile Andraux, c’était un misérable, — mais un misérable bâti pour la perdition des cœurs de midinettes. Des moustaches sombres et soyeuses, des yeux de caresse… (Remarquait-on, lorsqu’il avait vingt-cinq ans, que ces yeux irrésistibles, à peine séparés par un nez effilé, se trouvaient trop rapprochés l’un de l’autre, d’où leur expression plutôt stupide ?) Quelle tournure élégante ! Quelles cravates ! Quels cols porcelaine, dont son long cou maigre supportait l’invraisemblable hauteur.

Ces avantages, et la vague auréole d’un avenir magnifique, lui permirent d’épouser une jeune personne « tout à fait bien ». Louise Guichard, élevée en demoiselle, « touchait » du piano et montrait, dans le salon de ses parents (un premier étage de quatre pièces, à Grenelle), son brevet d’institutrice, dans un cadre de feuilles de chêne. Elle avait été très gâtée. Lorsqu’elle fut Mme Andraux, elle jugea que sa dot de vingt mille francs l’autorisait à engager une bonne, à ne rien faire que des visites, et à avoir son jour « comme toutes ces dames ».

Le ménage eut tout de suite un garçon, Bernard, et neuf ans après seulement la petite Nathalie.