Lorsqu’elle vint au monde, Théophile n’était encore que rédacteur au ministère. Ses allures fringantes, son espoir d’avancement rapide, les œillades par lesquelles il accrochait au passage les admirations féminines, tout cela grisonnait et s’éteignait, comme ses cheveux et ses prunelles, plus rapprochées que jamais. A sa moustache autrefois conquérante, il ajoutait un petit carré de barbe, qui ne couvrait que son menton, au bas des longues joues rasées. Il appelait cela « se donner une physionomie ». Sa fatuité de jeune homme se transformait en prétention. Quelle question n’eût-il pas tranchée ? A l’entendre, rien ne se faisait au ministère sans qu’on l’eût consulté, — directement, ses collègues, ou indirectement, ses supérieurs.
Une chose qu’il ne prévit point, c’est que son beau-père, seul survivant des parents de sa femme, ne leur léguerait pas un centime des gentilles rentes qu’il mangeait agréablement. Théophile et Louise y comptaient si bien qu’ils avaient fait des dettes. Quand le bonhomme mourut, on découvrit qu’aucun lien de sang ne l’unissait à celle qui se croyait sa fille, et que tout son bien revenait à des compagnies de rentes viagères.
Le coup fut rude.
Mais il faut croire, suivant l’opinion générale, que la nature humaine s’améliore dans l’épreuve, car, à ce moment précis, Théophile commença de ressentir quelques remords à l’égard de sa victime amoureuse et de la fillette issue d’une aventure qu’il considérait comme normale pour un homme de sa valeur, et plutôt flatteuse, — entendons-nous : flatteuse pour celle qui en était morte.
Coïncidence singulière : Théophile s’avisa de songer à cette enfant, lorsque le nom de Gilles de Claircœur, à force de s’étaler sur des affiches bouleversantes, parmi des coulées de sang ou des lueurs d’incendie, quand il ne flottait pas contre les phosphorescences d’un spectre, avait fini par prendre une signification notoire. La femme qui s’était chargée de la petite Gilberte arrivait au premier rang parmi les producteurs de romans populaires. La profession comporte un énorme labeur, mais aussi, en cas de succès, de respectables revenus.
Lorsque Gilles de Claircœur, dans son petit logement de la rue de Rennes, où elle vivait solitaire, ayant mis sa filleule en pension, reçut une lettre de Théophile Andraux, elle sentit se ruer en elle un de ces ouragans sentimentaux dont elle agitait volontiers les âmes de ses personnages. Ses anciennes colères, endormies depuis longtemps, se réveillaient mal, quelque effort qu’elle y fît. Mais l’étonnement, la curiosité, l’appétit dramatique, et, parmi tout cela, une peur folle qu’on ne lui enlevât sa Gilberte, rendirent soudain sa vie aussi passionnément intéressante qu’un de ses meilleurs feuilletons.
Elle consentit à revoir l’ancien ami de leur jeunesse, le séducteur meurtrier de sa sœur.
Et voici que le beau monstre, l’être fatal, demeuré terriblement grandiose dans sa mémoire, lui apparut sous les espèces d’un long monsieur quadragénaire, à la moustache non plus frisée en pointes, mais retombante, dure et grisâtre, sur une ridicule petite barbe carrée. Un médiocre fonctionnaire, confit dans la poussière de son bureau. Dogmatique, formaliste, plein d’arguments et de sentences, plus satisfait de lui-même que ne le fut jamais le génie labouré de doutes.
La pauvre Claircœur ne l’avait pas écouté depuis vingt minutes sans se demander si sa sœur n’avait pas méconnu et peut-être froissé les délicatesses d’une telle âme. Théophile aurait certainement épousé celle qui le rendait père, malgré la légèreté dont elle avait fait preuve entre ses bras, si l’étourdie n’avait commis cette autre inconséquence de se laisser mourir. Et c’est pour avoir trop pleuré la mère qu’il s’était trouvé hors d’état de s’occuper de l’enfant. Plus tard, il avait eu d’autres devoirs. Et il savait la petite en de si bonnes mains !…
Deux jours au moins eussent été indispensables à la romancière pour se désempêtrer d’un écheveau savamment embrouillé de fils sentimentaux, philosophiques, vibrant à faux et poissés de larmes cireuses. Mais avant quarante-huit heures, Théophile était revenu, tenant par la main des arguments qui devaient ôter à Claircœur toute faculté de réflexion et de raisonnement.