C’était un beau petit gaillard de dix à douze ans, — Bernard. Et une fillette à ses premiers pas, jolie comme un Jésus en cire, avec des cils longs « comme ça », autour de ses prunelles bleues, et des cheveux blonds, frisés, légers comme une poussière d’or.
— « Voilà votre tante, votre tante Gil, mes mignons. La tante de votre sœur Gilberte, dont je vous ai parlé. Embrassez-la, cette bonne tante, embrassez-la bien fort. Lilie, mon cœur, mets-lui tes petits bras au cou, — tu sais, comme quand tu fais câline à maman. »
Et la petite Nathalie, ayant mis au cou de la dame deux bras de chair puérile, frais et doux, et sentant le lait, puis ayant murmuré, sur l’injonction paternelle : « Tante Zil… Tata Zil… », tandis que Bernard déclarait, avec sa faconde d’écolier :
— « T’es rudement bath, tante Gil. Vrai, je te gobe, tu sais. Tu vas pas aimer Lilie plus que moi, au moins ? »
Ç’avait été comme une griserie, un étourdissement de joie, l’émoi désordonné de quelqu’un qui gagne une fortune à la loterie. Des neveux, des enfants, une famille… Un petit monde à elle, autour d’elle !… Claircœur n’y avait pas résisté. D’autant que sa véritable nièce, sa filleule Gilberte, de caractère déconcertant, peu tendre par nature, et qu’elle avait dû mettre en pension, satisfaisait médiocrement ses profondes soifs affectives.
Le même soir — on dînait ensemble, n’est-ce pas ? — elle fit la connaissance de « sa belle-sœur ». Louise Andraux ajouta sa part aux ravissements de tendresse, de bonté, d’oubli, de pardon, d’espoir, dont cette journée déborda, en accueillant la fille illégitime de son mari comme une enfant à elle, retrouvée.
Tante Gil eut aux yeux les pleurs que, si souvent, par de généreux dénouements, elle fit verser à ses lectrices. « Dire qu’on nous accuse d’invraisemblance, nous autres romanciers ! » faisait-elle remarquer aux Andraux. « Que je mette cette scène dans un roman… on n’y croirait pas. La vie a des rencontres qui dépassent notre imagination. Puis… elle est meilleure qu’on ne pense. Théophile, vous avez bien fait de venir à moi. »
Théophile eut ensuite souvent l’occasion de s’en apercevoir.
Chaque fois qu’on lançait un feuilleton de Claircœur, un fin repas arrosé de champagne, des distributions de cadeaux, faisaient participer « la famille » à cet heureux événement.
Le Secret du guillotiné étant le premier qui paraissait depuis l’installation dans le bel appartement du boulevard Raspail, avait déterminé l’organisation d’une bombance plus mirifique. Et des surprises devaient suivre.