— Rappelez-vous à quelle condition… J’ai votre parole… » murmura-t-elle.

Précipitamment, pour ne pas la laisser se ressaisir, il fixa le rendez-vous.

— « Dans trois quarts d’heure, à huit heures et quart, rue Spontini, à l’angle du carrefour Bugeaud, contre le mur de la Fondation Thiers. Mon auto s’arrêtera, vous monterez. Vite, vite !… je dois passer chez moi, je n’ai que le temps d’expédier quelques affaires. A tout à l’heure, ma jolie… A tout à l’heure. Vous ne le regretterez pas. »

Il la poussait presque dehors. Étourdie, perdant la notion de ce qui lui arrivait, Gilberte se trouva dans l’escalier, puis dans la rue. Devant elle, s’ouvrait la place de la Bourse, — un désert dans la fin poudreuse et mélancolique du jour.

La jeune fille traversa, passa les grilles, entra au bureau de poste, se fit ouvrir une cabine téléphonique :

— « Impossible de venir dîner », chuchota-t-elle dans l’appareil, à l’amie qui l’attendait. « On m’admet au banquet des Trente mille lignes, comme journaliste. A partir de demain, je collabore au Gulliver. Alors, c’est important pour moi, tu comprends. Je cours rejoindre marraine. »

Le coup de téléphone envoyé, elle fit le tour de la Bourse, en arrière. Par devant, elle n’osait, craignant de rencontrer Monbardon, ou d’être vue par lui, quand il quitterait son journal. Comme il lui était étranger, cet homme, près de qui — tout près de qui, hélas ! — elle s’assiérait tout à l’heure, dans l’ombre de la voiture, puis dans l’intimité du repas discret. Étranger ?… Plus qu’étranger. Odieux… Était-ce possible ? Elle s’interrogea. Oui… odieux. Le bref attendrissement ressenti devant sa tristesse, elle ne le concevait plus. Une antipathie, une répulsion physique, durcirent son cœur, firent courir dans sa chair un frisson. « Qu’allais-je faire ? » pensa-t-elle, avec effroi. « Qu’allais-je faire ? » Puis ce fut un sentiment d’impossibilité, pour cette nature qui ne savait pas feindre. « Qu’est-ce que je lui dirai ? Il va me parler d’amour. Ce sera abominable !… » Et, brusquement, du fond de son être, la révolte véhémente : « Je ne peux pas !… Je ne peux pas !… »

Elle marchait au hasard, dans un dédale de rues qu’elle ne connaissait point. Le soir d’été vidait les chaudes artères de la ville. Des ombres mauves descendaient, tandis que, là-haut, derrière les grilles des balcons où ne s’accoudait personne, il y avait encore des flammes roses aux fenêtres. Les passants attardés remarquaient cette jolie fille, qui semblait aller au hasard, palpitante et rapide, comme un papillon échappé du filet et que sa liberté affole. Plusieurs lui parlèrent. Sans saisir les mots, elle en devinait bien le sens. Un écœurement fit trembler sa lèvre. Ses yeux, machinalement, se levaient vers les vitres roses, tout en haut des maisons pleines de mystères. Et, soudain, sa jeunesse fut désespérée, comme si le beau soir paisible eût recélé toute la douleur du monde.

Au chauffeur du taxi-auto qu’elle arrêta, Gilberte commanda de fermer la voiture.

Maintenant elle cherchait un moyen de prévenir Monbardon. Elle ne voulait pas l’exposer à l’humiliation de l’attente inutile, au coin d’une rue. N’imaginerait-il pas qu’elle le traitait ainsi exprès ? Ce serait vilain, et cruel.