— On nous a donné à entendre », reprit Théophile, « que cette promiscuité avec des comédiens pourrait faire jaser sur ma fille. Et même…

— Et même ?… » répéta Claircœur.

— « Et même faire naître en elle certaines idées, dévelouter son innocence. Le laisser-aller de ces gens-là…

— Assez, Théophile, assez !… je vous en prie !… Vous ne songez pas à ce que vous dites !… »

La révolte, pour être tardive, n’en bouillonnait que plus violemment. Mais la femme, ainsi jetée hors d’elle-même, se défiait de ses impulsions. Elle savait qu’à force de ménager les autres, elle s’était ôté le droit d’effleurer seulement leur orgueil ou leur sensibilité. De sa part, la moindre riposte un peu vive devenait une injure. Et, comme elle ne puisait le courage de s’affirmer que dans la douleur ou la colère, toute réaction de sa personnalité, même devant la pire injustice, lui donnait l’air de passer les bornes, et mettait les torts de son côté.

Qu’eût-elle dit, en effet, qui n’eût été terrible, qui n’eût fait éclater les rugissements des deux époux ? La vision de sa sœur mourante fulgurait en elle. Puis, c’était la longue période noire de sa solitude avec l’enfant abandonnée. La lutte pour la vie… Et cette petite… cette chère petite… sa Gilberte, à elle… On osait !… Des larmes de fureur et de chagrin la suffoquèrent. Et elle s’en voulut de pleurer, comme d’une défaite.

— « Ma pauvre amie… ne vous mettez pas dans cet état. Voyez les choses telles qu’elles sont. »

Parmi des sanglots, comme une coupable qui s’excuse, — et elle en avait conscience, et l’humiliation la convulsait, — celle qui arborait un nom de paladin, la sociétaire influente des Trente mille lignes, la providence des recettes au Petit Quotidien, plaida sa propre cause devant les faces glaciales de son pseudo beau-frère et de sa soi-disant belle-sœur. Ce faisant, elle éprouvait un âcre mécontentement de soi-même, car n’était-ce pas reconnaître leur supériorité morale et la légitimité de leur intervention ?

Comment pouvaient-ils supposer que Gilberte ne fût pas chez elle en sécurité, comme chez la plus soucieuse, la plus ombrageuse des mères ? La jeune fille ne l’accompagnait pas au théâtre. Elle n’assisterait pas aux répétitions. Elle ne fréquentait pas « des comédiens », n’était pas exposée au « laisser-aller de ces gens-là ». Elle voyait M. Fagueyrat. Mais M. Fagueyrat était un homme d’une éducation parfaite, d’une tenue irréprochable…

Louise et Théophile échangèrent un furtif sourire.