— « D’ailleurs, monsieur Fagueyrat n’est plus simplement un acteur, c’est un directeur de théâtre.
— Attendons qu’il ait dirigé », observa Mme Andraux.
— « Enfin », reprit son mari, « est-ce vrai, ce qu’on a dit : que ce cabotin devait vous rejoindre à Lucerne ? Ce qui vous afficherait — nous n’avons pas à y objecter — mais ce qui afficherait Gilberte, — plus vraisemblablement, vous devez en convenir », ajouta-t-il avec méchanceté. « Et cela regarde, j’imagine, ma vigilance paternelle.
— « On a dit »… Qui a dit cette vilenie ? » interrogea Claircœur.
Elle recouvrait son calme, du moins extérieurement. Mais, tandis que ses nerfs s’apaisaient, une plus large houle de tristesse montait en elle. Des sentiments inexprimables, inexprimés, même en son for intérieur, se levaient, comme éveillés par la puissance des mauvaises paroles, et s’y ajoutaient pour la bouleverser.
M. Andraux sortit une coupure de journal, et, solennellement, la mit sous les yeux de la romancière.
Un vague entrefilet du Courrier des Théâtres énumérait des villégiatures d’auteurs dramatiques, de directeurs, d’acteurs. On assurait que M. Fagueyrat, préparant une surprise sensationnelle pour la réouverture du Louvois, irait proposer un merveilleux rôle féminin à l’une des plus délicieuses étoiles que Paris admirerait l’hiver prochain au zénith de son ciel. Ce serait une révélation. Au lecteur curieux de deviner l’étoile future, parmi les toutes jeunes femmes de théâtre qui, en ce moment, faisaient une cure d’altitude parmi les glaciers de l’Oberland.
— « Mais l’Oberland n’est pas Lucerne ! » s’écria Claircœur. « Et l’étoile, ce n’est pas moi !
— Votre réponse est ridicule », dit aigrement Louise. « On ne vous a jamais accusée d’être une étoile.
— N’empêche », reprit Théophile (car les propos des époux se balançaient comme les strophes et les antistrophes du chœur antique), « n’empêche que nos amis, dès qu’ils ont su que vous alliez en Suisse, ont eu un drôle de sourire, et se sont écriés : « Naturellement ! »