Forcé !… Claircœur ne comprenait pas. On ne lui fit pas attendre le commentaire. Est-ce que le marquis de Sépol, président de la Société à laquelle appartenait l’immeuble des Fantaisies-Louvois, n’avait pas déterminé la location à Fagueyrat, avec des avantages particuliers ?
— « Oh ! des avantages !… » sursauta l’auteur, qui avait payé pour savoir le contraire.
— « Enfin, c’est le marquis de Sépol qui exige un premier rôle pour Blandine Jasmin. Fagueyrat n’est directeur qu’à cette condition, et en acceptant le partage de la demoiselle. Voilà le monsieur que vous nous donnez pour un modèle de distinction.
— C’est faux ! » cria Claircœur. « Je vous défends, vous entendez, je vous défends de dire des vilenies pareilles ! »
La véhémence, la sincérité de son indignation, rabattirent l’audace du couple Andraux. Pourquoi fallait-il qu’elle souffrît de sa victoire plus que ceux à qui elle l’imposait. Tout de suite, elle craignait de blesser, d’être injuste.
— « Ce n’est pas à vous que j’en veux. Comment sauriez-vous ?… Est-il possible que de pareilles infamies circulent !…
— Voyez, ma pauvre Gilles, ce que deviendrait tout de même la réputation de notre enfant ? »
Pour Louise aussi, c’était « notre enfant », bien qu’elle détestât Gilberte, qui prenait, croyait-elle, la part de Bernard et de Nathalie, dans l’affection et l’héritage de tante Gil. Comme si, sans leur demi-sœur aînée, les deux jeunes Andraux auraient eu leur tante Gil.
— « Que faire ?… » murmurait Claircœur.
Elle ne s’insurgeait plus. Sa voix demandait conseil. Une satisfaction inattendue atténuait les meurtrissures du pénible débat. Elle s’entendait, disant à Fagueyrat : « Dans votre intérêt, ne donnez pas le rôle à Blandine. » Puis, s’il résistait, un éclat : « Vous ne savez pas !… vous ne savez pas les bruits qui courent. » Elle devait le sauver de cette ignominie. Mieux que personne, elle avait la certitude que l’argent du marquis de Sépol n’était pour rien dans cette entreprise théâtrale. Ne l’avait-elle pas voulue sienne, pour le partage des risques et du succès avec l’artiste qui lui avait révélé sa vocation dramatique, qui croyait en l’auteur des Malheurs d’une arpète. D’ailleurs, elle serait magnanime. Elle protesterait que, pour elle, Mlle Jasmin ne trahissait pas l’amant qui l’élevait jusqu’à lui. « Mais, mon ami, sans vous, lui confierait-on seulement une réplique ? Saurait-elle entrer en scène ?… Vous tromper !… Ce serait monstrueux… » Que répondrait-il ? Jamais, avec Claircœur, il n’avait parlé de sa liaison.