Le cœur de la romancière battait en imaginant le dialogue, sur un tel sujet, avec le seul homme séduisant qu’elle eût jamais vu suivre, près d’elle, avec elle, un des chemins de la vie, — le seul !… Quelle sensation nouvelle, fraîche comme une source dans un désert, cette camaraderie, cette rieuse entente, ce travail à deux, ces beaux regards suspendus à l’inspiration qui lui venait, à la phrase heureuse qu’elle trouvait avec une facilité surprenante, et que le collaborateur, enchanté, saluait de bravos, griffonnait en hâte, appréciait en connaisseur, avec des éloges délicats.
« Je m’y vois contrainte. Il faudra bien que je lui parle d’amour… de son amour. »
Sourdement, dans un insondable lointain, la voix du jeune homme niait, dissipait le malentendu : « Blandine Jasmin ?… Mais on peut la donner à Sépol… Je ne la vois plus. De l’amour ?… Jamais de la vie ! Ces femmes-là, on s’en amuse quand on ne sait pas… quand on n’a pas encore rencontré… »
— « Eh bien, ma bonne amie, nous attendons ce que vous déciderez. »
L’accent pâteux de Théophile fut comme une pédale aux musiques doucement vibrantes. Claircœur sembla s’éveiller d’un songe.
— « Nous avons bien une idée, Loulou et moi », coula cette voix, qui semblait traverser des mâchures de pâte de guimauve.
— « Quelque chose qui arrangerait tout », continua l’antistrophe. « Seulement, cela nous imposerait un sacrifice. »
Tante Gil les regardait, l’un après l’autre, les écoutait, avec un sourire vague, un regard mal débrouillé d’insistantes visions.
— « Le bon air est tellement recommandé à ma pauvre femme, surmenée par la vie de Paris. On dit qu’en Suisse il existe des pensions très bon marché. Et Lilie… Cela lui ferait tant de bien ! Si vous pouviez, chère amie, tout près de vous, leur trouver ?…
— De la sorte », insinua Louise, « vous ne seriez pas séparée de Gilberte. Nous vous la laisserions. Seulement, dans certaines circonstances, je serais là, je la chaperonnerais. Le monde n’aurait rien à dire. »