Quand Mme Andraux prononçait « le monde », quelque chose de grand s’évoquait. En elle-même, l’image était moindre. Toutefois, quel orgueil d’annoncer à ce « monde », sous les espèces de sa concierge de la rue Surcouf et de l’ouvrière à la journée : « Je pars en Suisse, pour ma petite Nathalie. On assure que les docteurs de Lausanne enseignent une hygiène merveilleuse pour les enfants. »
Elle reprit tout haut :
— « Seulement, la question se pose : existe-t-il dans les endroits chics où vous irez, des petits coins assez modestes, à portée de notre modeste bourse ? »
Claircœur s’écria :
— « Vous plaisantez ! Je ne permettrai pas que vous fassiez de la dépense, à cause de Gilberte, à cause de moi. Je vous invite, Louise, avec Lilie et Bernard.
— Oh ! Bernard n’a pas mérité…
— Laissez donc ! Il lui faut des vacances aussi, à ce pauvre grand gosse. Théo, j’espère bien que vous prendrez quelques jours… »
Elle rayonnait. On lui ôtait de dessus le cœur un poids bien lourd. Les Andraux devenant ses hôtes, dans une villégiature de luxe, — elle connaissait leur vanité — suspendraient cette persécution sourde dont ils la désolaient depuis qu’elle s’occupait de théâtre. Le plaisir, l’économie, la vie intime, en famille, amolliraient ces natures sèches. Puis, ils verraient de près le sérieux de son effort, et combien son attitude était irréprochable. Oui… peut-être… elle avait eu tort de garder si souvent Fagueyrat à déjeuner, à dîner… surtout avec une jeune fille dans la maison. Mais, après une séance de travail, cela se faisait si naturellement, si simplement. Là-bas, en Suisse, on serait tous ensemble. L’acteur ne viendrait pas… ou si peu !
De telles réflexions, elle les garda pour soi, ne montrant que sa joie de l’arrangement. « Mes bons amis, ne me remerciez pas. Vous me rendez bien heureuse. Comment n’ai-je pas songé à cela plus tôt ? » Pour un peu, elle se fût excusée d’avoir envisagé quelques semaines de repos au dehors, sans y associer « la famille ».
Les deux Andraux l’embrassèrent. On appela les enfants. On leur fit deviner la nouvelle. Bien que mis sur la voie, ils n’osaient formuler un espoir tellement inouï. Devant la certitude, ils devinrent fous de plaisir. Bernard et Nathalie exprimèrent cette félicité merveilleuse des premières années de la vie, cette félicité sans ombres, qu’on éprouve à leur âge pour très peu de chose, et que tous les trésors de l’univers ne nous restitueraient pas, l’adolescence passée. Ils étouffèrent tante Gil de caresses, tandis que Gilberte lui disait, avec un regard indéfinissable et mouillé d’une larme tendre :