« Combattre ensemble… Remporter la victoire ensemble… »
Un sourire chassa l’expression soucieuse de son visage. Un sourire subtilement féminin, un sourire délicieux. Claircœur en fut illuminée, embellie. Mais nul n’était là pour y découvrir toute la jeunesse inutilisée, la fraîcheur d’âme, le dévouement inépuisable, la grâce et… l’amour… Oui, de l’amour et de la grâce, il y en avait, dans ce sourire… plus que sur beaucoup de lèvres printanières et comblées de caresses.
Il fut si fort, ce sourire, que, devant lui, chiffres et factures, doit et avoir, s’évanouirent, n’existèrent plus. Le trésor patiemment amassé, le fruit de tant d’années de labeur, toute la dure existence de femme, les résultats arrachés aux mains rétives du sort, la sécurité de l’avenir, rien ne compta plus.
Claircœur repoussa pêle-mêle, au fond du tiroir, portefeuilles, livre de balance, récépissés de titres et bordereaux de vente. Elle tourna sa clef. Et toujours souriante, conduite par son rêve, elle s’en alla lui sourire encore, — dans le sommeil.
VIII
Il y a des demeures d’un aspect si doux qu’en les voyant au passage nous leur prêtons une magie d’apaisement. Un instant, nous rêvons d’y vivre. Y vivre !… c’est-à-dire y apporter la pulsation toujours inquiète, sinon douloureuse, dont le rythme unique fait de chacun de nous un être entre tous les êtres. Y vivre… Dans les frissons de la chair, toujours émue d’un appétit ou d’un malaise, et dont le fragile bien-être est suspendu entre quelques degrés du thermomètre. Dans les frissons plus mystérieux, plus déconcertants, de l’âme, dont le bonheur est en opposition même avec la vie. Celui qui posséderait vraiment le bonheur cesserait de vivre, car il cesserait de lutter, d’espérer, de se souvenir, d’agir.
Toutefois, devant une demeure douce, entrevue au passage, nous imaginons que nous pourrions y vivre, — sans y faire entrer avec nous la tourmenteuse qu’est la vie.
Du pont des bateaux qui sillonnent le lac des Quatre-Cantons, entre Vitznau et Lucerne, les passagers attardaient leurs regards sur une maison basse, longue, aux lignes simples, couverte en tuiles brunes, enguirlandée de verdures grimpantes, et dont le jardin finit en une terrasse à pic sur les eaux transparentes. Au bord de cette terrasse, une rangée de glycines arborescentes dresse des rameaux énormes, tordus comme des câbles, et jette sur le plafond léger d’une pergola la plus admirable draperie de feuillage. En ce mois d’août, lorsque les volets de cette maison délicieuse s’ouvrirent, que des habitants s’y installèrent, la seconde floraison des glycines accrochait dans le feuillage fin une profusion de gros thyrses lilas. Quelques-uns retombaient, au bout des tigelles démesurées, jusqu’à effleurer la surface du lac. Et les touristes, déjeunant sous la tente des petits vapeurs, s’exclamaient. Plus d’une bouche un peu triste retenait le soupir : « Qu’il ferait bon vivre là ! »
Claircœur l’avait découverte, peu après son installation à Lucerne, dans un hôtel dispendieux. La romancière aussi avait pensé : « Qu’il ferait bon vivre là ! » Et surtout : « Qu’il ferait bon travailler là ! » Car il lui tardait de remettre un feuilleton sur le chantier. Ses charges s’étaient tellement accrues ! Que donnerait le théâtre ? La confiance dans le succès de sa pièce, à certaines minutes soudaines, se décrochait, pour ainsi dire, de son cœur. Vide glacial, vertige d’effroi. Sa main tremblante cherchait un appui.
Sur la terrasse aux glycines, en face des eaux vertes, resserrées dans l’étreinte silencieuse et formidable des monts, comme elle écrirait facilement ! La belle besogne qu’elle abattrait là, durant cinq ou six semaines, en l’exaltation d’une telle nature ! Pour son âme de Parisienne, transportée parmi des sites les plus merveilleux du monde, l’enchantement agissait comme une griserie stimulante. Elle avait hâte d’installer une table sous la voûte aux pendentifs fleuris, d’y poser les feuillets blancs, d’y rêver, la plume à la main.