La maison, d’ailleurs, malgré son aspect ravissant, se louait peu cher, étant passablement délabrée, et dépourvue de tout confort moderne. Claircœur réaliserait une importante économie sur la vie d’hôtel, du moment qu’elle avait plusieurs personnes à héberger. Louise Andraux, Gilberte et la petite Nathalie l’accompagnaient. Et il restait tacitement convenu que Théophile et Bernard les rejoindraient pour quelques jours.
La romancière trouva plus pratique de s’établir aux « Glycines ». Elle fit venir de Paris sa femme de chambre, Céline. Quant à Guillaumette, sa cuisinière, déjà partie en congé au fond de la Bretagne, elle la remplaça momentanément par une Suissesse.
Remplacer est bientôt dit. Ce ne fut qu’après un essai malheureux, quelques pourparlers avec les gens du pays, dont elle ignorait le patois germanique, et d’ennuyeuses démarches, que Claircœur réussit à faire marcher tant bien que mal sa cuisine et son service. Louise Andraux, se considérant comme une invitée, n’offrit jamais de se rendre utile. Cette petite bourgeoise de Grenelle ne craignit même pas de manifester quelque humeur, à propos d’un repas alourdi de pâtes cuites, aux dénominations impossibles à prononcer, accompagnées de choux rouges à la confiture, ni de déclarer qu’elle se briserait les reins si elle tentait de faire son lit. On l’entendit grommeler : « J’ai une domestique chez moi, pour me servir. Je ne viens pas chez les autres pour m’abaisser au travail d’une bonne. »
Si encore elle s’était contentée de ne point aider son hôtesse. Mais elle bouleversait sans scrupule la maisonnée, pour de l’eau qu’on ne lui montait pas assez chaude, pour un volet qui ne voulait pas se laisser fixer, pour une araignée se promenant au plafond.
Le second soir, comme Claircœur, éreintée d’avoir étendu du papier sur les tablettes des armoires un peu moisies, couru très loin pour louer de la literie qui manquait, et montré à Gilberte à repasser des chemisettes que la jeune fille avait mal emballées, cherchait nerveusement sur l’oreiller un sommeil qui ne venait pas, des cris terribles la jetèrent hors du lit. Prise d’épouvante, elle courut à la chambre de Louise. La petite Nathalie, qui partageait cette chambre avec sa mère, joignait des clameurs aiguës aux hurlements de Mme Andraux.
Défaillante d’angoisse, Claircœur saisit le bouton de la porte. Mais la targette intérieure était poussée. Et, comme on ne lui ouvrit pas tout de suite, elle eut le temps de supposer les pires catastrophes. Certainement, les malheureuses avaient mis le feu. Louise brûlait vive avec son enfant.
La survenue de Gilberte et de Céline, en robes de nuit, les objurgations, les supplications des trois femmes, provoquèrent enfin, à l’intérieur de la chambre, un pas traînant, le geste d’un bras à demi paralysé… Et le verrou glissa, la porte s’ouvrit. Épuisée par l’effort, Louise retomba contre son lit, en serrant convulsivement son enfant sur son cœur.
Rien de sinistre n’apparut. Deux bougies éclairaient une pièce paisible. Une croisée s’ouvrait sur la splendide nuit d’été, — sur le jardin, sur le lac, où dansaient des étoiles, sur la muraille rocheuse tendue de velours noir, au delà, muraille de mille mètres, au-dessus de laquelle des glaciers bleuâtres scintillaient.
Louise et Lilie gémissaient maintenant, comme à bout de cris et d’horreur.
Mon Dieu ! qu’y avait-il ?