Deux marches moussues donnaient accès à la terrasse. Pétrifiée, Claircœur s’y arrêta, son papier à copie tragiquement serré sur son cœur.

Louise Andraux était là, vêtue d’un peignoir japonais, assise sur un fauteuil d’osier. Elle tenait un livre à la main, elle qui se défendait mal de détester la lecture.

— « Vous venez écrire ici, ma bonne Gil. Je ne vous dérangerai pas. Vous le voyez, je lis. »

Ne pas la déranger !… alors que la présence de tout être vivant, sauf Criquette, paralysait la femme de lettres.

— « Mais », ajouta Mme Andraux, examinant la chemisette et la jupe de toile portées par son hôtesse, « ne trouvez-vous pas, ma chère, qu’un brin de toilette, ici, n’est pas de trop ? Nous sommes tellement en vue, sur cette terrasse ! Vous n’imaginez pas… Les passagers du bateau de Lucerne, tout à l’heure, prenaient leurs jumelles pour me regarder. »

Claircœur considéra le peignoir japonais. Elle ne trouvait pas un mot. L’irrémédiable lui apparaissait. Louise n’abandonnerait plus la pergola. Elle y posait pour la galerie. La galerie, c’étaient les bateaux, et leurs touristes incessamment renouvelés. On la prenait pour l’heureuse propriétaire de la pittoresque demeure. La dame de Grenelle devenait la dame aux glycines. Peut-être, à distance, et malgré les jumelles, lui découvrait-on de la grâce, une fantaisie d’artiste dans les nuances agressives de son « kimono ». C’est donc pour cela qu’elle tenait un livre ! L’éternelle guipure au crochet, sa coutumière occupation, ne dessinerait pas dans l’espace un geste assez distingué. Louise soignait son attitude. La jouissance de produire un effet lui ferait oublier l’ennui de la contrainte et le vide des heures. Elle était sous cette pergola pour tout le mois d’août. Espérait-elle qu’au bout de ce temps, Bædeker la signalerait ?

— « Je ne venais pas pour… pour… travailler », bredouilla Claircœur. « Je ne peux pas écrire en plein air. Je voulais voir le coup d’œil du lac, à cette heure-ci. »

Elle s’avança jusqu’à la balustrade, — ferraille assez élégante, somptueusement rouillée. Et elle l’eut — le coup d’œil — qui fut surtout le coup au cœur. Que c’était beau ! Et quel bruit câlin faisaient les vaguelettes, contre les vieilles pierres de soutènement, gluantes de lichens roux, de mousses vertes !

Claircœur s’attardait. Une exclamation la secoua.

— « Voilà le bateau de dix heures. Il quitte Vitznau. Si vous ne voulez pas qu’on vous voie dans cette tenue… »