Pour ne pas humilier le peignoir japonais, la romancière abandonna la terrasse. Elle écrirait dans sa chambre. Mais voilà… Y écrirait-elle ?… Malgré sa facilité d’invention, son abondance narrative, elle finissait, dans l’atmosphère troublée de sa vie, par devenir plus soumise qu’autrefois aux influences extérieures, aux susceptibilités de ses nerfs, peut-être aussi aux secrètes et inégales palpitations de son cœur. Une inquiétude ignorée jadis, celle de ne pas trouver, de rester court — ou plutôt celle de ne point se satisfaire avec les mêmes imaginations, avec les mêmes formes — la perça comme d’une vive blessure, en ce matin splendide, où elle sentit pour la première fois le défi de la beauté, le majestueux défi d’une beauté intraduisible, dans l’odeur des lavandes et des menthes du jardin ensoleillé.
Devenait-elle plus difficile pour elle-même, par la révélation de sentiments que n’enfermeraient plus les catégories simplistes. Les grands mots, — les mots si grands qu’ils en sont vides, — commençait-elle à s’en défier ? Devait-elle s’en prendre à cette école de concision qu’est le théâtre ? Rien que d’entendre ses tirades dans le ton de dialogue où elles devaient être dites, les lui rendait intolérables. Ce que les ciseaux avaient marché, dans le travail de la pièce, avec Fagueyrat !… Mais, après cela, comment entreprendre un de ces feuilletons d’autrefois ? un de ces feuilletons de quarante mille lignes, dans lesquels, d’une heure à l’autre, elle intercalait vingt pages, à n’importe quel endroit, si les exigences du journal le réclamaient de sa verve toujours prête.
Pauvre vaillante ouvrière de lettres ! Allait-elle connaître, en dehors de la saine fatigue du métier, les tourments de l’art ? Tourments inutiles et inavouables, comme ceux de l’amour, quand la jeunesse de l’esprit et la jeunesse de la chair ont passé, sans faire éclore les divines fleurs.
Oppressée de tristesse, et sans analyser son désarroi, Claircœur regagnait sa chambre. Elle aperçut, entre des broussailles, le dos blanc de Criquette. Elle appela la petite chienne. Mais Criquette fit la sourde oreille. Criquette, en Suisse, n’était plus, pour sa maîtresse, la compagne patiente des longues séances d’écriture. Encore un menu déboire — ne plus voir près de soi, en levant les yeux de dessus la « copie », ce gentil museau tendre, ce regard brillant et mouillé — pas humain, non, mieux qu’humain, parce que brûlant de tout dire, sans l’aide d’aucune parole, — sans le désaccord d’aucune parole, sans la dérobade des prunelles tandis que la parole ment.
Ici, Criquette ne se résignait plus à rester dans la chambre. Le jardin sauvage, qui sentait la lavande, mais qui, pour elle, sentait aussi la taupe, le loir, le mulot, toute une faune rusée, avait réveillé ses instincts d’animal chasseur. On la voyait s’élancer tout à coup, avec des abois furieux, se précipiter sur un sillon de terre molle, que, sans doute, venait de soulever quelque fuite silencieuse. Elle fouillait du nez, des pattes, avec une incroyable vélocité. Sa truffe noire s’enfonçait dans la cavité, exhalait des souffles, reniflait des vapeurs animales, dont s’enivrait sa petite âme furibonde. Quand on parvenait à l’arracher de là, la charmante bête de salon montrait une face terreuse et hagarde, aux écorchures saignantes, un œil poché, des babines féroces. Claircœur la croyait aveuglée, la lavait avec une solution d’acide borique, s’indignait contre Gilberte et Lilie, à qui la figure comique de Criquette, son clin d’œil involontaire, arrachaient des rires convulsifs.
Mais c’était à la brune surtout que la passionnée créature s’affolait. Elle flairait et voyait des choses indiscernables pour les habitants des « Glycines ». Les touffes d’herbes remuées par le vent, les taillis obscurs où les branches craquent, où les feuilles sèches se froissent, devenaient pour Criquette autant de repaires où elle tentait des exploits effrénés.
Un soir, elle traîna jusqu’au seuil de la salle à manger un jeune hérisson, dont les piquants, quoique sans force encore et sans expérience, lui mirent le museau en sang. Avec une pelle, on lui enleva cette boule inerte, que Lilie ne pouvait croire un animal vivant. Pour que l’enfant vît le lendemain, au grand jour, la petite physionomie porcine, on enferma le hérisson dans une resserre du jardin, où se trouvaient divers ustensiles, et, entre autres, un pot de couleur verte, avec lequel Gilberte prétendait repeindre les volets de la façade basse. Criquette aurait aboyé devant cette resserre toute la nuit, si on ne l’eût enlevée de force. Mais, le lendemain, on trouva le hérisson noyé dans le pot de couleur. Bien qu’on essayât de cacher le drame à Lilie, elle finit par connaître cette fin lamentable. Elle en pleura longtemps, certaine que le hérisson, ne pouvant supporter l’horreur de cette captivité, dans un endroit qu’elle jugeait terrifiant la nuit, s’était suicidé. Comme il avait dû souffrir pour en arriver là !
Cette tendre petite Nathalie devint, pendant ces vacances agitées, le meilleur repos, le véritable rafraîchissement de Claircœur. Gilberte, par son air lointain, sa mélancolie, la pâleur de son joli visage las, ses réflexions désenchantées ou amères, ajoutait plutôt un sujet d’inquiétude aux préoccupations de sa marraine. Leur intimité s’en ressentait, perdait l’abandon, la confiance. Une timidité paralysait la mère adoptive devant l’énigme de cette jeune sensibilité qui se dérobait dans plus de silence à mesure que la vie la révélait davantage à elle-même. Claircœur s’étonnait, souffrait de se heurter à l’incompréhensible, dans cette âme où elle avait toujours vu clair, et qu’elle s’imaginait avoir formée. Comme si les ressorts compliqués d’une individualité humaine pouvaient s’ajuster, s’assouplir et fonctionner suivant le système d’une autre individualité humaine ! La romancière ingénue découvrait ce que son imagination, pourtant fertile, ne lui aurait jamais représenté : l’abîme qui sépare une génération de celle qui la suit immédiatement, — abîme que la méfiance ironique de la dernière rend infranchissable.
Mais une enfant était là. Nathalie se faisait la protectrice de tante Gil. Elle veillait sur la tranquillité de son travail, allait recommander qu’on ne frappât pas les portes, qu’on ne parlât pas trop haut à l’office. On l’entendit faire des discours à Criquette pour la persuader de ne pas éclater en abois soudains et stridents. Un matin, la femme de chambre, malade, n’ayant pu vaquer à son service, Nathalie essaya de faire le lit de sa mère et le sien. Elle se tira bien du plus petit. Mais, voulant retourner le grand matelas, ses bras de moucheronne faiblirent… Elle glissa par-dessous. Le bruit qu’elle fit en tapant des pieds, attira Claircœur, qui s’effara, voyant deux mollets en chaussettes gesticuler hors d’un amas sans forme, au-dessus du sommier.
— « Ah ! que tu es mignonne ! » s’écria la romancière en délivrant la petite, qui n’était qu’un éclat de rire sous des boucles blondes emmêlées. « Je voudrais t’avoir aussi pour filleule, si ta maman voulait te donner à moi.