— Elle me donnera bien à toi, tante Gil, mais quand je serai grande. Alors c’est toi qui ne voudras plus. Vois-tu… Faudrait rester toujours petite, pour que les mamans et les marraines vous aiment tout plein.

— C’est vous, méchantes gosses, qui ne nous aimez plus quand vous avez poussé », rétorqua tante Gil, la serrant contre elle avec un soupir.

Mais le silence malicieux de l’enfant conclut mieux que toute parole au malentendu deviné par l’attitude de sa sœur, et qu’elle subirait à son tour, en y apportant sa part d’obscurité.

Cependant, qu’étaient ces escarmouches de la vie auprès des assauts dont allaient frémir les paisibles Glycines ?

Un bruit vint jusqu’à elles, jusqu’à cette voûte de feuillage et de fleurs, suspendue sur une eau sans orages, la plus gracieuse des retraites, la moins faite pour répercuter ce qu’on appelle, en argot parisien, « des potins de coulisses ».

Cela fut apporté par un journal local, ou par la cuisinière suisse, ou par quelque fournisseur. Une actrice française, — qualifiée de « grande artiste » par les hôteliers de cet Oberland, que déshonorerait la réclame, si l’on pouvait déshonorer les neiges éternelles, — une actrice du nom de Blandine Jasmin, dont les toilettes avaient ému la Jungfrau, troublé le Cervin, humilié l’écharpe d’argent et d’arc-en-ciel du Lauterbach, épousait un marquis authentique, le marquis de Sépol. On ne parlait que de cela dans les Alpes, — dans celles qui sont du monde. Aucune montagne un peu lancée n’en ignorait. Du haut en bas du Rigi, chaque petite locomotive camuse, cramponnée à la crémaillère, en crachait et en haletait la nouvelle.

Claircœur, avec une force tout à fait inutile, déclara qu’elle n’y croyait pas. Mme Andraux observa que c’était possible, « les hommes étant si bêtes » ! Pas un, suivant elle, ne discernait une honnête femme d’une farceuse.

La romancière lui ayant suggéré, pour Théophile, une exception polie, s’attira un « pfutt !… » de désinvolture bizarre, souligné par un haussement d’épaules.

Gilberte, qui assistait à l’entretien, se leva sans mot dire et disparut, laissant son assiette à demi pleine, — car on était au milieu du déjeuner.

Lilie, navrée, la suivit des yeux. Encore un de ces incidents incompréhensibles où elle trouvait la manifestation de ce fait que, « quand on est grande, on ne s’entend plus avec les parents ».