— « Elle a peut-être cru que vous faisiez allusion à ma sœur », murmura tante Gil, en un reproche plus douloureux que sévère.

— « Votre sœur ?… Mon Dieu, ma pauvre amie, elle en a tout de même le sang dans les veines. Et votre sœur a manqué, tout au moins, de prudence…

— Je vous en prie !…

— Si Gilberte a filé d’une façon si peu convenable, c’est qu’on parlait de la bonne amie de votre grand homme, de votre monsieur Fagueyrat. Vous n’avez pas déjà remarqué son manège, la tête qu’elle fait quand il est question de lui et de cette demoiselle ?… Non ?… Eh bien, ouvrez les yeux. Elle devient parfaitement ridicule, cette petite. Je ne sais pas ce qu’en penserait son père. Si toutefois un homme pouvait avoir la moindre clairvoyance !… Mais, après tout, Gilberte n’est pas ma fille… ni même ma filleule. Je m’en moque ! »

Claircœur subissait encore le malaise produit par cette insinuation, quand on lui remit une dépêche, dont elle pressentit l’émoi avant même de l’ouvrir. L’employé du télégraphe attendait, pour emporter la réponse.

Fagueyrat, parti de Paris pour la voir, et arrêté à Lucerne par une angine, la priait de venir causer avec lui. Une urgence extrême.

L’auteur des Malheurs d’une arpète se sentit rougir violemment. Par bonheur, Louise n’était plus là. Il n’y avait que la Suissesse, attendant si « Matame foulait ritourner oune papir ».

Un empressement, qu’elle croyait seulement relatif à son anxiété pour sa pièce, aurait précipité Claircœur vers la proche station de bateaux. (Le temps d’aller à Lucerne et d’en revenir avant le dîner ?… Oui… Sans doute, si les correspondances étaient favorables.) Mais que penserait Louise ? Que ne faudrait-il pas entendre, d’ironies mal enveloppées, sur tant de précipitation, — surtout si quelque retard compliquait l’expédition. Gilberte, bouche de silence, visage qui ne se laissait plus lire, apparut aussi devant le cœur tremblant. Jusqu’à Lilie, qui s’interposa. Car, être boudée, raillée, blâmée, en présence de la petite, c’était perdre un peu de la puérile adoration. Captive de sa tendresse pour celles à qui elle dispensait la douceur de vivre, Claircœur, toutefois, ne maudit pas sa dépendance. L’inactivité de ses facultés aimantes lui paraissait plus redoutable que toutes les contraintes.

A Fagueyrat, elle promit sa visite pour le matin suivant.

Et, malgré toutes ses précautions, toute sa piteuse habileté, lorsqu’elle monta, le lendemain, à huit heures quarante, sur le pont du petit vapeur, à la station de Vitznau, elle éprouvait une contraction nerveuse, une gêne confuse, causées par les derniers regards qui l’avaient suivie, sentiment de malaise tel que n’en ont pas souvent au même degré beaucoup d’épouses infidèles courant au coupable rendez-vous.