Comme Vitznau est situé en arrière des « Glycines », relativement à Lucerne, elle devait passer devant sa délicieuse terrasse, — la terrasse interdite. De loin, elle chercha des yeux le peignoir japonais. Elle lui enverrait un signe amical de la main, un déploiement cordial de mouchoir, — drapeau blanc, symbole pacifique. Hélas ! nulle cacophonie de couleurs pseudo-orientales n’éclatait sous l’harmonieux portique. Chose inouïe : la dédaigneuse absence de Louise fut, pour une fois, déplorée par une passagère. La dame de Grenelle manqua parmi les grappes lilas balancées sur le lac sauvage. Criquette seule, jaillie entre les rinceaux de la balustrade, avec une fureur qui faillit la précipiter, sous les yeux horrifiés de sa maîtresse, lança vers le bateau des abois injurieux. Claircœur, confondue avec les voyageurs égayés, eut beau l’appeler par son nom, la petite chienne, dont les yeux valaient beaucoup moins que l’odorat, ne discerna pas sa « mémère ». Un vent contraire emportait la voix de celle-ci. Et il fallut que l’impressionnable femme, sans rien voir du sublime décor déroulé, s’éloignât, emportant, parmi son bagage de menues mortifications, — bouquet d’orties à sa ceinture, que ses mains frôlaient malgré qu’elle en eût, — l’image d’une Criquette exaspérée, renégate et blasphématoire.
— « Mon cher auteur !… Dieu, que vous êtes bonne ! Et combien je vous demande pardon ! »
C’était le grand salon — glaces qu’on ne distinguait pas des baies ouvertes, « pâtisseries » blanches, sièges cramoisis, fauteuils tournants, divans immenses, bergères à oreilles, autour des tables protégées par des lames de cristal et surchargées d’illustrés — du plus neuf des « palaces » de Lucerne. M. le directeur des Fantaisies-Louvois ne voyageait point comme un placier en bonneterie. Il eût porté tort à ses auteurs en faisant médiocre mine. Dans leur intérêt, il ne regardait pas aux « frais généraux ». C’était à eux de lui tenir compte d’une si large bonne volonté.
D’un élan sincère, il serra les mains féminines, si loyales, et goûta un rafraîchissement de cœur à regarder le clair visage aux yeux directs. Encore hier, il en avait tant croisé, entre le faubourg Montmartre et la Madeleine, de ces regards obséquieux ou ironiques, insistants ou trop vite glissés ailleurs, guettant sa faiblesse — (ne pourrait-on pas le rouler ?) — s’aiguisant à discerner ses soucis, son échec futur — (qu’avait-il à faire, celui-là, de lâcher les camarades, de se croire l’étoffe d’un directeur ?)
— « Ça me fait du bien de vous voir, allez, ma bonne amie ! »
Elle écoutait cela comme une musique. Quoi ! c’était possible ? Elle pourrait être nécessaire à ce brillant garçon, qui, naguère, de loin, lui semblait évoluer dans des régions de plaisirs perpétuels, dans ces jardins orgueilleux, fleuris, où s’ébattent les beaux jeunes hommes, et qu’imaginent confusément les pauvres simples femmes terre à terre, sans hardiesse ni séduction, celles qu’ils ignorent, celles qui ne comptent pas pour eux.
— « Vous avez quelque chose de changé, monsieur Fagueyrat.
— Oh ! vous n’allez pas me donner du « monsieur », fit-il en riant.
Et il ajouta :
— « Changé ?… en mieux ?… en plus mal ?… Voyons si une femme peut être franche.