La romancière se taisait, craignant de trahir trop de joie. Mais, presque aussitôt, l’exubérance de ses sentiments trouva son cours. Car Fagueyrat murmura :
— « Ce Sépol… sur qui je comptais. Me voilà, naturellement, brouillé avec lui. Et encore… brouillé est peu dire… Si tant est que je me retienne de lui administrer la correction qu’il mérite. Quant à sa collaboration pécuniaire, bonsoir ! Je lui jetterai par la figure les fonds qu’il a mis dans le théâtre. Mais il faut les trouver tout de suite. Au début d’une direction, qui n’a encore produit que des frais et pas de bénéfices, c’est dur.
— Oh ! quant à cela », cria Claircœur, « n’ayez aucune inquiétude, mon ami. N’avons-nous pas partie liée ? Quoi !… Mais je suis une égoïste en vous disant que la fortune du Louvois est la mienne. Je ne demande qu’à m’attacher plus entièrement à son sort… qui sera superbe, vous verrez… J’en suis certaine ! Et puis… C’est le vôtre… votre sort ! C’est vous, maintenant, ce théâtre, vous tout seul… avec… avec mon œuvre. »
Quelque chose émanait d’elle, de sa voix, de son regard embelli, qui en disait plus que les mots.
Fagueyrat comprit. De rapides émotions l’agitèrent. Une gêne d’abord, puis une gratitude attendrie, une sorte de respect jamais éprouvé dans d’analogues circonstances. Sa fatuité ne piaffait pas. Nulle velléité moqueuse n’amenait à sa lèvre le frémissement d’un sourire. Une sorte de ferveur douce lui gonfla le cœur. Il s’admira dans le sentiment rare et nouveau. Allait-il se retrouver en figure chevaleresque, lui qui, depuis quelque temps, évitait de se contempler sous une physionomie tout autre, — une physionomie, concédait-il, transitoire et nécessaire. Entre cette généreuse amie et lui-même, il pouvait, tout à coup, et comme miraculeusement, devenir, des deux, le plus munificent donateur. Que cela s’accordât avec son intérêt, il n’y pensa, durant cette minute, qu’inconsciemment. Les voix hautes, en lui, eurent les accents de sa fierté, d’un bénévole enthousiasme, des beaux rôles poétiques répercutés en son âme, d’une sympathie, exaltée jusqu’à se méprendre. Il se dit : « Après tout ?… Pourquoi pas ?… »
— « Vous êtes adorable », fit-il, prenant une main de Claircœur, et s’inclinant sur cette main, pour la baiser.
— « Une femme n’est adorable que lorsqu’elle est jeune », soupira celle qui ne connut ni aucune adoration, ni la jeunesse.
Elle tremblait. Ses yeux se remplirent de larmes.
A cette minute, elle lui apparut plus touchante, d’un refuge plus sûr, plus doux, que toutes les beautés désirables, artificielles ou artificieuses, dont la conquête l’eût enivré.
— « Que parlez-vous d’âge ? » dit-il. Et sa voix musicale, son geste, son regard, avaient la grâce même de sa réponse. « Voyons… Mais c’est le bonheur qui fait la jeunesse des femmes. Vous n’avez jamais été heureuse. Voulez-vous essayer ?… »