— « Tu peux la regarder. Tu ne la verras plus », souligna Louise.
En ce moment, sa poitrine contractée de fureur se détendit, aspira l’air avec délices. Elle trouvait donc une blessure à placer, au défaut de la brillante armure de bonheur et de jeunesse.
La vue de celle que Mme Andraux appelait intérieurement « cette gamine », et qui n’était plus une gamine insignifiante, négligeable, mais une créature d’élection, une artiste, consciente de sa grâce, couronnée d’espoir, marchant vers un succès certain, vers ce succès foudroyant et enivrant du théâtre, exaspérait l’aigre bourgeoise, l’emplissait d’une haine jalouse. Jamais d’ailleurs elle n’en eût convenu avec elle-même. Sincèrement elle se cramponnait au prétexte : l’immoralité de la profession.
« Quoi ! » pensait-elle, « toute ma vertu ne m’aura pas rapporté le centième des satisfactions que connaîtra cette effrontée. Est-ce que je suis montée sur les planches, moi ? Est-ce que je me suis exhibée en public ? »
Le talent qu’on applaudit « sur les planches », le charme qui séduit le public… belle affaire !… D’ailleurs, puisqu’elle n’avait pas daigné en faire montre, la preuve manquait pour les lui dénier.
— « Mais, maman Louise », prononça Gilberte, faisant effort pour rester calme, « votre maison, c’est tout de même celle de papa. Vous ne pensez pas me chasser de chez mon père, pourtant ?
— Nous verrons bien. En attendant, tu ne distilleras pas dans l’âme de mes enfants tes indignes calomnies. Tu ne leur raconteras pas que leur mère charge une cuisinière suisse d’écouter aux portes…
— Comment ?…
— J’ai lu ta lettre à ton père, ton perfide post-scriptum.
— Je n’ai pas dit…