— « Laissez-les donc partir. Vous ne voyez pas quelle chance pour nous ? S’ils restaient, outre que la vie serait infernale, papa retirerait sûrement, d’ici un jour ou deux, l’autorisation qu’il m’a donnée. Sa femme l’en persuaderait. Je puis m’en passer, de cette autorisation. Je serai majeure dans quelques semaines. Mais il m’en coûterait d’entrer en lutte avec mon pauvre père. »
La jeune fille ajouta :
— « Croyez-vous !… A-t-elle démasqué son caractère, l’aimable Louise ! Dire que, pour l’opinion de personnes pareilles, je pourrais rater ma vie !
— Et ton frère, sais-tu où il est ? Nous le laissera-t-on ? » demanda Claircœur.
Gilberte hocha la tête — ignorance ou indifférence — et s’en alla piocher son rôle.
Bernard avait voulu pêcher à côté de son père. La patience lui manquait. Un instant, il s’amusa à jeter, par-dessus la clôture, des poissons vivants à un chat rôdeur. Le félin, attiré par la proie, sauta sur le rebord du mur. De là, ses yeux, que la lumière rendait pareils à deux sequins d’or, et qui semblaient n’avoir plus de regard dans leur fixe flamboiement, guettaient les captures. Quand une forme sortait de l’eau, dansant au bout de la ligne, le chat tendait le cou, se couchait comme pour bondir, retenu par la crainte, mais tremblant de convoitise. Parfois, Bernard lui jetait un poisson. La victime, happée au passage, de quelque façon qu’elle fût lancée, craquait toute vive entre les mâchoires carnassières. Le sursaut de son corps et de sa queue divertissait le cruel garçon. Le chat posait ensuite devant lui la créature d’argent, dont la tête à présent manquait, et la dégustait, bouchée après bouchée. De temps à autre, il s’interrompait pour jeter un coup d’œil méprisant à Criquette, qui, révoltée, se dressait au pied du mur, injuriant l’intrus et son ignoble festin.
— « Fais déguerpir ce chat et ce chien. Et fiche-moi le camp toi-même, veux-tu ! » cria enfin Théophile.
Car il voyait, à chaque aboi furieux, filer vers le large, entre deux eaux, des centaines d’ombres agiles.
Depuis ce moment, Bernard avait disparu. On ne le vit point aux Glycines, à l’heure où le facteur du port vint chercher les malles sur une brouette. Vainement, sa mère l’attendit pour lui dire adieu. La sirène du bateau siffla. Louise dut courir, pour rattraper Théophile, parti en avant avec Claircœur et Nathalie.
— « Je ne comprends pas cet enfant. Il doit être victime d’un accident de montagne… » gémit-elle, haletante, lorsqu’elle les rejoignit.