Elle s’appelait Gilberte Andraux, son père l’ayant finalement reconnue. Jolie fille, de dix-neuf à vingt ans. Jolie surtout par le vouloir, le chic, la coquetterie, l’arrangement. Mais jolie tout de même, ou — comme on dit — pire. Des yeux sombres, qui paraissaient grands, tant ils étaient pleins de toutes sortes de choses, — des choses câlines, rêveuses, gaies, tristes, spirituelles, suivant la minute, et parfois tout ensemble. Un nez court, malicieux, friand, — savait-on de quoi ?… Une façon de humer l’air comme un petit hennissement. La bouche… dessinée à la diable, mais si fraîchement rouge, sur des quenottes fines, blanches, régulières — un rang de perles. Un corps menu, svelte, souple. Des mains élégantes. Tout cela mis en valeur, — discrètement, mais savamment. La robe d’écolière… moulée. Des découpures de soie ancienne appliquées sur la blouse toute simple, — trouvaille bizarre et charmante. Une coiffure cocasse, donnant de l’originalité à la frimousse parisienne : les cheveux — bruns et luisants comme des écorces de châtaignes — nattés et roulés en plaques bombées sur les oreilles. Une imperceptible raie s’enfonçant dans leur épaisseur de la nuque à la pointe du front.
D’un mouvement gentil, elle se leva du piano, — un piano acheté pour elle, car qu’est-ce qu’en eût fait Gilles de Claircœur ? — débarrassa la tante de son sac à main, — volumineux comme un nécessaire de voyage, — prit de ses épaules la lourde fourrure, car dans la pièce chaude une bouffée rouge montait au visage énervé de la romancière.
— « Qu’est-ce que vous avez de si pressé à faire, marraine ? Je puis vous aider, j’en suis sûre.
— Mais non, ma petite, c’est de la copie.
— Eh bien ?… »
Cet « Eh bien ? » était gros de signification.
Théophile se chargea de l’interpréter :
— « Parbleu !… Elle a raison, votre filleule. Si vous ne l’éloigniez pas systématiquement de la littérature, vous la trouveriez, pour un coup de main, quand vous auriez besoin d’elle. Le don… elle l’a, ça ne fait pas de doute. Elle tient de moi. On ne rédige pas depuis trente ans bientôt, comme je le fais au ministère, avec les qualités de style qu’on veut bien me reconnaître…
— Mais, papa, je tiens aussi de ma tante, par maman.
— Ben, ça ne peut pas nuire. Ça ne contredit pas ce que je disais. Tâche donc de ne pas toujours interrompre ton père. Si c’est l’éducation que tu as reçue !… »