Une interruption plus catégorique empêcha le sous-chef de reprendre son discours. Les deux battants d’une porte furent soigneusement ouverts, comme pour le défilé d’un cortège, par la femme de chambre, Céline, qui aussitôt proclama :
— « Ces messieurs et dames sont servis. »
Formule que lui avait dictée sa maîtresse, pour éviter le : « Madame est servie », dont la personnalité trop manifeste eût offusqué la famille.
Ce soir-là, après une assiettée de potage et une demi-douzaine d’huîtres avalées à la hâte, Gilles de Claircœur alla s’enfermer dans son cabinet de travail. Mais, avant de commencer sa tâche, elle fit maintes recommandations à ses deux domestiques pour que rien ne fût négligé dans l’ordonnance du festin, pas plus le champagne au moment de la glace, que le café de M. Andraux — à la turque — et la vieille eau-de-vie qu’il affectionnait.
Elle-même sortit d’une armoire, pour les étaler sur la plus grande table du salon, les boîtes, les écrins, les paquets soyeux, contenant les « surprises » destinées à tous.
Puis, s’étant assise devant son encrier, elle relut les dernières lignes des épreuves, et écrivit :
« Que se passait-il, à ce moment suprême, dans l’âme indomptable de Tristan-Honoré-Geoffroy, marquis de La Persinière ?… Quels tableaux surgissaient en lui, avec la netteté des souvenirs qui vont s’effacer pour jamais ? Quels visages montaient dans sa mémoire, grimaçants de haine, convulsés de douleur, ou transfigurés d’amour ?… »
Voilà… Avec ça, un feuilletoniste aussi expert que Claircœur en avait pour jusqu’à minuit. Les tableaux du passé, les visages… tout ce qui défilerait dans l’âme indomptable de Tristan-Honoré-Geoffroy, marquis de La Persinière, adroitement cuisiné de mystère… autant d’amorces pour la curiosité du lecteur. Et, de la sorte, on pouvait reculer la chute du couperet, comme l’exigeaient les dimensions du « lancement ».
« C’est toi, trop adorable fantôme, c’est ta beauté, ô femme perverse et divine ! qui m’amène ici, à cette mort ignominieuse… »